«Les gens qui voient les échecs comme un sport sérieux ont raison. Ceux qui les imaginent comme une discipline froide se trompent.» En un sourire, Alexandra Kosteniuk convainc son interlocuteur. Les échecs ne sont pas froids. La Russe, bientôt 21 ans, l'une des dix femmes de l'histoire du jeu à avoir acquis le titre suprême de Maître international – en 2000 –, prend son rôle d'ambassadrice à cœur. Entre deux parties, elle court les réceptions et se couche sur le papier glacé des magazines de mode. Le plus souvent abondamment fardée, «couverte» comme un top model, la championne d'Europe 2004 use de son exceptionnel talent et de sa plastique avantageuse pour donner des couleurs à un monde en noir et blanc. Ses courbes tranchent avec le caractère carré de la discipline. «Mon but est de conférer à mon sport une image plus jeune et plus sexy», répète-t-elle partout où elle passe. Opération réussie.

Après Turin, où elle vient d'inaugurer en grande pompe et petits escarpins le site internet dévolu aux Olympiades d'échecs 2006, son agenda lui a dicté cette semaine de s'arrêter à Montreux. Elle y a disputé, contre un cachet de 2000 francs, une partie simultanée face à trente et un joueurs du cru. Avec le sourire, sauf lorsqu'il s'agit de poser face à l'objectif, les arpions dans la neige. «Alexandra adore qu'on la prenne en photo, mais elle n'aime pas avoir froid aux pieds», s'est excusé Diego Garces, son mari et manager. Vaudois d'origine colombienne, ce dernier accompagne sa protégée dans toutes ses pérégrinations. «Nous habitons un peu partout, entre Moscou, Paris, Miami et Pully, où ma mère possède une maison», explique-t-il. Une existence nomade qui convient à Alexandra Kosteniuk: «J'adore voyager, s'exclame-t-elle. Je suis très attachée à mes racines russes, mais j'apprécie beaucoup la France pour sa langue (ndlr: elle l'apprend avec les chansons de Jacques Brel et Carla Bruni en guise de méthode) et sa culture, la Suisse pour ses paysages fascinants. Partout où je vais, je m'efforce de retirer le meilleur.» Et de laisser un bon souvenir.

Alexandra Kosteniuk est ouverte, curieuse. Ses centres d'intérêt débordent allègrement des soixante-quatre cases qui composent un échiquier. «J'ai besoin de m'évader pour revenir aux échecs avec un regard plus frais», dit-elle. Alors elle écrit des poèmes, lit Boulgakov, Tolstoï et Dostoïevski, s'adonne au mannequinat, promeut une marque horlogère et tourne dans des films. Le livre – Comment je suis devenue Grand Maître à 14 ans – qu'elle a publié à des fins pédagogiques se vend bien. En russe, en anglais et en espagnol. S'ils s'adressent à un cercle moins large, ses talents de cuisinière valent, semble-t-il, le détour. Avec une mention particulière pour sa tarte tatin. «Mon credo consiste à faire ce que j'aime et à aimer ce que je fais, récite-t-elle. Je suis heureuse.»

Mais derrière les paillettes, derrière une façade très glamour se cache une dame de fer. Parmi les nombreux clichés exposés sur son site internet – www.kosteniuk.com –, on trouve la photo d'une petite fille. Elle doit avoir sept ou huit ans, mais a déjà tourné le dos à l'enfance. Les bras croisés, les cheveux tirés en arrière, elle fixe un échiquier. L'intensité, la détermination et la noirceur de son regard sont presque inquiétantes. «J'étais une gamine modèle, se souvient-elle. Je faisais ce qu'on me disait.» Alors qu'elle était âgée de cinq ans, son père, membre de l'Armée rouge, lui a dit de jouer aux échecs. Elle s'est exécutée. Très vite, le succès a répondu à son ambition. «Aux échecs, ma pièce préférée est le pion. Parce que c'est la seule qui a le potentiel de changer de condition.» S'il va aussi loin que possible, c'est-à-dire à l'autre bout de l'échiquier, il se transforme en reine.