La rumeur n’avait pas tout à fait tort. C’est bien un catamaran qu’Alinghi concoctait en cachette et qui affrontera le trimaran géant d’Oracle en février prochain dans le cadre de la 33e Coupe de l’America, dans un lieu qui sera révélé au mois d’août. Mais, s’il a bel et bien deux pattes, le monstre «made in Switzerland» n’a en revanche qu’un seul mât. Dissimulé sous une tente dans la zone industrielle de Villeneuve, le nouveau-né du Defender est gigantesque. Alinghi tait ses mensurations exactes, mais en extrapolant – sa tanière fait 40 mètres sur 30 –, on peut estimer qu’il approche les 30 mètres de long et les 27 mètres de large. Son mât, environ deux fois et demi celui d’un D35 (21 m), culmine aux alentours de 50 mètres. La surface de ses filets fait l’équivalent de deux courts de tennis et celle de ses voiles avoisine les 1000 m2. Il faudra d’ailleurs une grue pour embarquer et débarquer la grand-voile.

Un voilier XXL dont l’élégance et la finesse l’apparentent davantage à une Porsche qu’à un poids lourd. Le nouvel Alinghi avec ses coques blanches à étraves inversées, son gracile bras de liaison, sa poutre centrale, son long bout dehors et son étonnant système de multiple martingale, en jette. Et si, sous tente, sa taille est difficile à mettre en perspective – si ce n’est en comparaison de celle d’un être humain –, la bête prendra toute son ampleur une fois voguant sur le Léman. Il donnera alors l’impression de toiser ses congénères comme King Kong un ouistiti.

Sa mise à l’eau est prévue la semaine prochaine au Bouveret, où il fera ses premiers pas avant de parader jusqu’à Genève pour s’offrir aux yeux du public le 1er août prochain. Pour transporter l’engin jusqu’au lac, il faudra la force d’un hélicoptère spécial (il n’en existe que trois dans le monde), affrété tout spécialement de Sibérie. Le mât sera lui aussi amené par hélico, puis gruté sur le bateau. C’est alors que démarrera la longue et délicate phase de prise en main de cette bête de course, son développement et sa mise au point. «Les ingénieurs et designers vont vivre quelques jours de stress. Les marins aussi», prévient le Néo-Zélandais Murray Jones, membre de l’équipage. Les ingénieurs seront attentifs au moindre craquement de la structure. Les efforts exercés sur les coques et les bras de liaison seront mesurés grâce à des capteurs en fibre optique placés un peu partout. Des efforts qui pour l’instant ne sont que numérisés par de savants logiciels. «Apprécier la tension réelle est un défi. Tout est tellement plus grand que ce que nous avons expérimenté jusqu’à maintenant», poursuit Jones, qui trépigne d’impatience. «J’ai tellement hâte de naviguer sur ce bateau. Je goûte au multicoque depuis un an en D35 et j’aime beaucoup. Alors, le fait d’avoir participé à la réalisation de cette machine et d’avoir la chance de régater à son bord est un rêve. Ce sera l’expérience la plus excitante de ma carrière de navigateur. Ça va être génial. Effrayant, dangereux, mais génial.» Alain Gautier, conseiller technique d’Alinghi, qui possède une solide expérience du multicoque et a disputé des Routes du Rhum seul à la barre d’un trimaran de 18 mètres, est tout aussi séduit. Notamment par l’aspect innovant de cette monture. «C’est quelque chose qu’on n’a jamais vu. Le voilier d’Oracle est une extrapolation d’un 60 pieds ORMA (multicoques océaniques). Là, c’est plus original. Une vraie machine.»

Ce bateau n’est toutefois pas sans rappeler vaguement l’Alinghi 41, l’ancien multicoque lémanique d’Ernesto Bertarelli. On y retrouve ce concept de martingale originale qui, au lieu d’être uniquement transversale comme sur un catamaran classique, est multiple. Ce qui permet de distribuer les efforts et de libérer ainsi les coques et les bras de la compression de différents éléments. Or, si ça tire moins sur la structure, ça permet de la faire plus légère. Le poids étant l’ennemi de la vitesse pour un bateau.

Que dire encore sur cet imposant voilier? Que la taille de l’équipage n’est pas encore arrêtée (jusqu’à 23 personnes); que les deux postes de barre se situent sur chacune des coques; qu’un programme de développement de foils est en cours pour le faire voler quand le vent le permettra. Et la vitesse? Là encore, ce ne sont pour l’instant que des prévisions d’ordinateurs. On parle de 35-40 nœuds. Sachant que l’objectif, avec ce bateau construit pour le duel contre Oracle, est ce qu’on appelle le VMG, c’est-à-dire la vitesse par rapport au but. Les multicoques conçus pour battre des records comme le maxi Banque Populaire de Pascal Bidégorry ou le Groupama 3 de Franck Cammas sont typés pour être rapides au reaching (vent de travers). Le nouvel Alinghi, lui, doit être véloce au près (en remontant le vent) et au portant (vent arrière) et être capable de virer de bord correctement pour répondre au format du «deed of gift match» de la 33e Coupe de l’America. A savoir un aller et retour, puis une course en triangle.

Le design team d’Alinghi, dirigé par Rolf Vrolijk, aura eu peu de temps pour imaginer cet imposant multicoque. «Depuis la fin de la dernière Coupe de l’America, en raison du conflit juridique, nous avons dû changer sept fois nos plans», explique Vrolijk. Et de préciser que, si ce bébé ne leur donnait pas entière satisfaction, il ne leur faudrait que trois ou quatre semaines pour le modifier.

Pour transporter l’engin jusqu’au lac, il faudra la force d’un hélicoptère spécial affrété de Sibérie

«Ce sera effrayant, dangereux, mais génial. L’expérience la plus excitante de ma carrière»