De virtuel, il est devenu bien réel. Et titille déjà l'imagination. Le face-à-face en multicoques géants qui opposera Alinghi à Oracle et tiendra lieu de 33e Coupe de l'America prend corps et met l'eau à la bouche.

Depuis que le juge de la Cour suprême de l'Etat de New York a annoncé lundi que les hostilités auraient lieu au printemps 2009, et non en octobre 2008 comme le souhaitaient les Américains, on est assuré d'un grand spectacle. Alinghi ne sera donc pas contraint de déclarer forfait faute de temps suffisant pour terminer la construction de son voilier. Et l'affrontement qui se prépare fascinera bien au-delà du cercle des amateurs de voile. Dans les deux camps, les bateaux en cours de gestation devraient remplir toutes les promesses et permettre un duel à haut risque sans précédent.

Et d'un côté comme de l'autre, c'est un mélange d'excitation et d'appréhension qui anime les troupes. «Ce sera un sacré match», répète Grant Simmer, directeur et coordinateur du design team d'Alinghi, encore incrédule. En ce mardi matin, dans la zone industrielle de Villeneuve où architectes, constructeurs et ingénieurs du Defender ont pris leurs nouveaux quartiers helvétiques, les réunions s'enchaînent. Le verdict du juge est vécu comme un soulagement. «Maintenant, nous savons qu'il y aura un match. En principe en mai 2009», confie Grant Simmer. L'incertitude concernant la réalité du duel à venir étant levée, les membres d'Alinghi peuvent enfin se concentrer sur cette régate d'un nouveau genre, sur ce saut dans l'inconnu que va constituer cette 33e Coupe de l'America à bord de monstres à deux ou trois coques de 90 pieds (30 mètres) allant trois fois plus vite qu'un Class America, avec un mât culminant à 50 ou 60 mètres et une grande voile pesant près de 500 kilos.

«Pour le public, ce sera fascinant à regarder, poursuit le directeur d'Alinghi. Les bateaux seront immenses, à la limite à tous les niveaux, physiquement, mais aussi en termes de structures. Ce sera clairement une course technologique. Le but étant de concevoir un bateau qui parvienne jusqu'à la ligne d'arrivée. La régate sera moins disputée qu'elle le fut à Valence, mais visuellement, ce sera beaucoup plus spectaculaire et excitant. Les images prises en hélico seront impressionnantes.»

Si Grant Simmer parle d'images en hélico, c'est qu'il sera quasiment impossible aux photographes et cameramen d'immortaliser ces bolides autrement que par les cieux. Les vedettes à moteur et autres pneumatiques n'allant pas assez vite pour les suivre. «Au près (vent de face), les bateaux iront à environ 20 nœuds (37 km/h) et au portant (vent arrière), ils flirteront avec les 30 nœuds (55 km/h)», précise encore Simmer.

Dans le camp adverse, l'enthousiasme est tout aussi palpable. «Au début, la perspective de disputer la Coupe de l'America en multicoques fut un choc, explique James Spithill, le jeune barreur australien d'Oracle. Mais maintenant que nous avons commencé à nous entraîner, que ce soit en Xtreme 40 (12 mètres) ici à Valence ou en 60 pieds (18 m) à bord de Groupama II à Lorient, je trouve ça très excitant. Cela n'a rien à voir avec du monocoque, mais c'est passionnant. C'est une opportunité incroyable que de pouvoir découvrir ces bateaux et apprendre à les mener.» Les marins anglo-saxons reconnaissent une part d'anxiété. «La question de la sécurité sera très importante, poursuit Spithill. La moindre erreur se paie cash sur un multicoque et le risque de chavirage sera élevé.»

Avec les Class America, la marge de manœuvre des architectes s'était réduite au fil des éditions, là ils ont quasiment carte blanche. «C'est un défi comme on en relève peu dans une vie, reconnaît Rolf Vrolijk, l'architecte principal d'Alinghi. Un défi qui occasionne pas mal de stress car nous avons de nombreuses décisions à prendre en peu de temps. Et nous travaillons sur de la théorie puisque des multicoques de cette taille, typés pour la régate et non pour le grand large, n'existent pas. Le plus difficile étant de définir les limites. Ces bateaux seront tellement extrêmes! C'est ce qui fera la fascination de cette course.»

Pour pallier son manque d'expérience en voiliers à plusieurs coques, le design team d'Alinghi a fait appel au savoir-faire du Britannique Nigel Irens, auteur des trimarans Castorama d'Ellen MacArhtur et Idec de Francis Joyon, détenteurs à tour de rôle du record autour du monde en solitaire. De son côté, Oracle, dont le voilier est en fin de construction dans un chantier américain, a été conçu par le cabinet français VPLP (Van Peteghem-Loriot Prévost) d'où sont nés la majorité des trimarans océaniques dont le Groupama III de Franck Cammas et le maxi Banque Populaire de Pascal Bidégorry. «Pour nous, c'est un rêve, confie Marc Van Peteghem. Cela fait 25 ans que nous dessinons des multicoques, mais nous regrettions que l'intérêt restât franco-français. Pour les Anglo-Saxons, nous étions les «crazy frenchmen». Alors voir la plus prestigieuse compétition de voile du monde tourner en une vraie confrontation de multicoques, voir les meilleurs régatiers du monde changer de monture et faire la course avec ces bateaux, c'est magique. De plus, la problématique est nouvelle puisque ce sont des bateaux destinés à la régate. Le rapport de puissance n'a rien à voir avec ce que nous avons fait jusque-là.»

Traduisez, ça va aller très vite. «Bien qu'ils soient plus petits que nos bateaux océaniques, leur puissance sera comparable à celle de Groupama III (105 pieds) du fait qu'ils seront plus légers, précise Franck Cammas. Mais ils seront surtout extrêmes.» Attention danger!