Seule une contre-performance, ce week-end au large d'Ouchy, aurait pu priver Alinghi d'un nouveau sacre sur le lac cette année. Or, non seulement l'équipage du voilier d'Ernesto Bertarelli n'a pas failli, mais il a terminé en beauté, remportant le Grand Prix Beau-Rivage, dernière épreuve du championnat 2008 des D35 qu'il s'adjuge pour la deuxième année consécutive, devant le Foncia d'Alain Gautier et l'Okalys de Nicolas Grange et Loïck Peyron.

Des adversaires qui ne sont pas franchement surpris. «Alinghi avait sorti la grosse artillerie cette année», souligne Alain Gautier. Pour Dona Bertarelli, propriétaire du Ladycat 100% féminin skippé par Karine Fauconnier, c'est la manière de naviguer et de s'entraîner qui fait la force d'Alinghi: «La clé de leur réussite, c'est leur régularité. C'est la méthode de l'équipe de la Coupe qui paie ici. Une approche et un état d'esprit qui dépassent le cadre des six personnes qui sont sur le D35.»

«Alinghi, c'est du très haut niveau, enchaîne Loïck Peyron. 100% des acteurs à bord ne font que ça. Il leur a fallu trois ans pour gagner et maintenant rien ne les arrête. Ils font preuve d'un vrai professionnalisme et d'une grande rigueur. Ce n'est pas forcément la méthode la plus conviviale, mais elle est efficace.» Le skipper baulois insiste aussi sur le fait que la monotypie accentue le rôle de l'équipage. «Comme les bateaux sont les mêmes, la différence se fait sur les hommes. Par rapport à Alinghi et Foncia, nous sommes une équipe amateur. A part moi, les autres ont un autre métier à côté. Nous péchons par une irrégularité due à mes absences et à un manque d'heures de vol.»

Des heures de vol en multicoque, c'est justement ce dont ont pu bénéficier les hommes d'Alinghi. «2008 a été une saison particulière puisque l'équipe s'est mise en mode multicoque dans l'idée d'un duel éventuel avec Oracle, explique Pierre-Yves Jorand. Le circuit D35, avec son niveau élevé, constituait une excellente plateforme pour nous permettre d'acquérir plus d'expérience et de sensations en multicoque. Notre participation au Challenge Julius Baer s'inscrivait dans une stratégie globale de préparation à la Coupe de l'America, avec également une participation au circuit des Xtremes 40, des entraînements en catamaran à Valence et des navigations en 60 pieds à Lorient.»

Le championnat des D35 a permis notamment à Murray Jones de faire ses premières armes sur ces véloces voiliers qui lèvent la patte à la moindre risée, aux antipodes d'un Class America. Le Néo-Zélandais a pris la barre lorsqu'Ernesto Bertarelli n'était pas là, soit sur la majorité des épreuves. «J'ai beaucoup appris en un an puisque je n'avais jamais fait de multicoque auparavant, insiste Murray Jones. Je suis surpris moi-même de voir à quel point j'aime ça. Le fait de découvrir un nouveau support est un challenge excitant. La vitesse de ces bateaux est telle que les oscillations du vent ont une incidence plus importante. On peut gagner et perdre très vite du terrain. Ça rend la tactique passionnante. En fait, je ne sais pas si je pourrais à nouveau faire du monocoque.» Le navigateur «kiwi» rigole et ajoute: «J'en suis presque à espérer que la Coupe de l'America se fasse en multicoque. Une chose est certaine, quoi qu'il arrive, ma carrière en multicoque n'est pas terminée.»

Murray Jones, le novice, était entouré du noyau dur constitué des Suisses Pierre-Yves Jorand, Yves Detrey et Nils Frei. Des habitués de ces subtiles machines. «Notre expérience s'est encore enrichie des entraînements en multicoque à Valence, précise Frei. Nous avons acquis des réflexes et des automatismes précieux. Nous savions comment réagir aux changements de vent par n'importe quelles conditions. De plus, Murray Jones s'est mis vite dans le bain et avec Tanguy Cariou à la tactique, la communication à bord était claire.»

La maîtrise du bateau et la cohésion de l'équipage ont donc favorisé la régularité. «Heureusement, car nous n'avions pas le droit à l'erreur, raconte Pierre-Yves Jorand. Nous avions grillé notre joker en début de saison avec une dixième place lors de la Genève-Rolle-Genève. Nous avons ensuite navigué avec cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes qui nous a empêchés de prendre trop de risques au niveau tactique et stratégique.»

Alinghi sera de retour l'année prochaine sur le circuit, au sein d'une flotte qui comptera deux bateaux de plus avec le nouveau Veltigroup de Stève Ravussin et le Banque Populaire de Pascal Bidégorry. Mais avec quel équipage le voilier d'Ernesto Bertarelli défendra son titre? «On n'en sait rien, confie encore Pierre-Yves Jorand. Ça dépendra de ce qui va se passer sur le front de la Coupe de l'America et du programme qui en découlera. Mais il y aura de toute façon une équipe compétitive sur le D35.»