Le Temps: Le conflit qui oppose depuis plusieurs mois Alinghi à Oracle est-il en train de tuer l'America's Cup?

Jacques Taglang: Pas du tout. Depuis son origine, et avant même de devenir la Coupe de l'America, le trophée offert par le Royal Yacht Squadron à l'occasion de la première régate internationale le 22 août 1851 fut l'objet de polémiques. A l'issue de la régate, une réclamation est portée contre America au prétexte que son skipper Dick Brown - pourtant assisté d'un pilote local - a passé le bateau-feu du Nab du mauvais côté. La dramaturgie «cupienne» n'en est qu'à son prélude et dès le premier défi, disputé à New York en 1870 par l'Anglais James Ashbury avec sa goélette Cambria, le ton monte. L'Anglais ne supporte pas de régater contre toute la flotte du New York Yacht Club (NYYC). Il obtient gain de cause l'année suivante. Le NYYC accepte le principe d'un match entre deux voiliers, le Defender et le Challenger.

- Le conflit est dans les gênes de la Coupe...

- D'autres drames suivront. En 1887, le «Deed of Gift» est réécrit par George L. Schuyler, dernier survivant des donateurs de ce trophée perpétuel. Le texte fait encore foi aujourd'hui. Il impose notamment au Challenger de donner des détails sur les principales dimensions du bateau qu'il prévoit d'utiliser. On craint alors que plus personne n'ose lancer de défi car le Defender connaît en partie le potentiel de son futur adversaire. En 1895, Lord Dunraven, Challenger avec Valkyrie III, accuse le Defender et le NYYC de tricher et de modifier la configuration de leur bateau la nuit avant chaque régate.

En 1988, le Néo-Zélandais Michael Fay prend de vitesse le Defender, le San Diego Yacht Club, qui tarde à négocier avec un Challenger of record. Fay, se référant au «Deed of Gift», lance un défi avec un monocoque de 90 pieds. Les Américains ripostent en assurant la défense avec un petit catamaran et, au final, se voient attribuer la victoire sur intervention de la justice new-yorkaise. Une première dans l'histoire de la Coupe. Aujourd'hui, nous n'en sommes pas encore là et le niveau des débats n'a rien à voir avec les échanges grossiers entendus en septembre 1988 à San Diego. L'épisode de 1988 aura permis de clarifier les modalités du défi suivant et de donner naissance à la jauge des Class America en 1992. Toutes ces polémiques, et il y en eut d'autres, ont contribué à ravir les aficionados et le grand public.

- Pourtant les gens ont l'impression qu'Alinghi est en train de tout gâcher, que deux milliardaires sont en train de détruire leur beau jouet...

- Ce n'est qu'une impression. Souvenons-nous que le NYYC a détenu le trophée sans interruption pendant 132 ans et a remporté 24 défenses successives entre 1870 et 1983. Cette longévité a fait la légende de la Coupe de l'America. Renforcée par les polémiques, les coups bas, le bluff, l'espionnage, les drames, les supporters et spectateurs prestigieux (reine, rois, présidents des Etats-Unis), par d'insolentes dominations sur le plan d'eau et par des régates insensées voyant le yacht le plus lent - celui du Defender - remporter malgré tout le match comme en 1920, en 1934 ou en 1962. Sans oublier cette quête de l'excellence omniprésente qui anime les designers, les chantiers, les chercheurs, les maîtres voiliers, les gréeurs, les managers d'équipage, les marins et les skippers. Ce sont les gladiateurs modernes.

Pour comprendre cet événement si particulier, il faut accepter, comme l'ont fait vingt-quatre challengers entre 1870 et 1983, que les caciques du NYYC adaptent les modalités de dépôt des défis, refusent des évolutions de jauge. La plus forte résistance du NYYC a eu lieu entre 1903 et 1913, lorsque Sir Thomas Lipton - «le plus fameux perdant» de la Coupe - se rebella contre la jauge qui avait donné naissance à l'immense et insensé Reliance (1903). Lipton batailla pendant dix ans pour imposer enfin des bateaux plus petits et plus marins. A l'époque, tous les observateurs craignaient de voir le beau jouet se casser sous le refus d'évoluer du NYYC. Tout le monde s'attendait au pire et le pire n'eut pas lieu.

Ernesto Bertarelli est en charge de la défense de la Coupe de l'America depuis 2003. Son pouvoir n'est pas total, mais immense. A lui de s'arrêter à temps - comme l'ont fait ses prédécesseurs - pour relancer l'épreuve. Et à Larry Ellison de le taquiner le temps qu'il faudra pour que les deux ingrédients de la Coupe - le «drame» et la régate - s'équilibrent.

- Qu'est-ce qui a vraiment déclenché le conflit actuel?

- L'incursion du Defender Alinghi, acceptée par les Challengers lors de la 32e édition avec le principe des Actes, peut être considérée comme une limite à ne pas franchir. De même, la proposition initiale faite pour la 33e édition qui consistait à laisser le Defender régater contre les Challengers lors des sélections de ces derniers ne rentrait plus dans une logique «cupienne» et dans l'esprit même du «Deed of Gift». Il faut se méfier de l'angélisme qui atteint depuis peu de nombreuses personnalités qui proposent toute une série d'aménagements destinés à «sauver» la Coupe d'une «pseudo»-mort annoncée... Le«Deed of Gift» tel que rédigé en 1887 par George L. Schuyler est limpide. C'est la règle de référence. Il suffit de l'appliquer. Il semble inutile, au prétexte de moderniser, d'avoir recours à la justice et à l'administration.

- Comment en est-on arrivé là?

- Defender en titre, Ernesto Bertarelli est souverain et peut fixer les règles, même les plus extrêmes, comme celle qui consiste à s'immiscer dans les épreuves de sélection des Challengers. Mais pour cela il doit obtenir un accord limpide des Challengers.

- En quoi les Suisses ont-ils été maladroits

- Depuis 2002, la saga helvétique a été exemplaire. Les campagnes de 2003 et 2007 ont été impressionnantes d'anticipation et de rigueur. Aucune place n'a été laissée à l'improvisation. Jusqu'à cette malheureuse annonce de juillet 2007 pour la 33e édition. Comment une équipe aussi performante a-t-elle pu commettre une telle maladresse? Certes, depuis 1988, les Defenders vivent dans la hantise de ne pas disposer dans les secondes qui suivent leur victoire d'un Challenger of record digne de ce nom. Mais de là à créer de toutes pièces, et dans la précipitation, un Challenger of record espagnol non valide... (A noter qu'en 1987, lorsque Michael Fay lança son défi avec un bateau de 90 pieds, il le fit sous la bannière d'un yacht-club créé de toutes pièces pour l'occasion, le Mercury Bay Boating Club sis dans une vieille épave de voiture. Et personne ne posa la question de la validité de cette caricature de club.) Avec cette bourde, la magnifique mécanique helvétique s'est détraquée.

- Dans quelle mesure Oracle et Coutts n'attendaient-ils pas la moindre faille?

- On leur a offert, sur un plateau en or massif, une superbe occasion de s'infiltrer dans la brèche. Coutts ne pouvait pas laisser passer l'occasion. Et depuis 2004, le triple vainqueur de la Coupe, écarté du team Alinghi, ne rêve que d'une chose: en découdre pour reconquérir son titre et montrer, à Bertarelli en premier lieu, qu'il en est capable. Il usera de tous les moyens à sa disposition pour déstabiliser son ami d'hier. Russell Coutts mettra à profit la moindre faille pour remporter une quatrième fois la Coupe.

- Oracle semble avoir tout fait pour pousser Alinghi à bout et s'assurer ce duel en multicoques («Deed of Gift race»)...

- Bien sûr! Et tout est mis en œuvre, côté Golden Gate Yacht Club, pour atteindre cet objectif. Depuis plusieurs semaines maintenant, des indiscrétions semblent révéler que les hommes d'Oracle, assistés par quelques experts français, travaillent sur un projet de multicoque. Après avoir reproché à Alinghi de présenter une nouvelle jauge sur laquelle les Suisses auraient travaillé seuls - prenant du même coup une avance technique sur les Challengers - voilà que l'équipe d'Oracle suit la même démarche. C'est de «bonne» guerre, même si on est maintenant très loin de l'esprit d'une «compétition amicale» telle qu'imaginée dans le «Deed of Gift». Mais une compétition sportive peut-elle être amicale?