Football

En Allemagne, la génération des «entraîneurs laptop» au pouvoir

Ils sont (très) jeunes, n’ont pas joué au plus haut niveau, parlent statistiques ou plan de match et obtiennent des résultats. En quelques années, la Bundesliga a complètement renouvelé ses techniciens, mais le changement de paradigme ne plaît pas à tout le monde

Depuis qu’il a succédé à Pep Guardiola sur le banc du Bayern Munich l’été dernier, Carlo Ancelotti a pris un véritable coup de vieux. Sur les dix-huit entraîneurs actuellement en poste en Bundesliga, une majorité est encore considérée comme novice dans le métier. Lorsque le technicien italien de 57 ans salue son adversaire avant le coup d’envoi, il découvre quasiment à chaque fois un nouveau visage. Un visage jeune.

Fini la génération des Christoph Daum, Armin Veh, Felix Magath, Huub Stevens, Thomas Schaaf ou Mirko Slomka. Ils s’appellent Julian Nagelsmann (TSG Hoffenheim 1899), Thomas Tuchel (Borussia Dortmund), Ralph Hasenhüttl (RB Leipzig), Markus Gisdol (Hambourg), Alexander Nouri (Werder Brême) ou encore Markus Weinzierl (Schalke 04), et ils apportent un véritable vent de fraîcheur dans le championnat allemand.

Il n’y a qu’à consulter le haut du classement de la Bundesliga pour constater que trois clubs emmenés par un entraîneur de la nouvelle génération sont à la poursuite du Bayern Munich d’Ancelotti: le Borussia Dortmund bien sûr (quatrième), mais aussi Leipzig (deuxième) et Hoffenheim (troisième) – où Julian Nagelsmann vient de recevoir le prix du meilleur entraîneur de l’année en Allemagne. Grâce au savoir-faire et aux compétences de leurs jeunes entraîneurs, ces deux équipes surprise bousculent la hiérarchie, laissant loin derrière elles des formations aussi prestigieuses et habituées des joutes européennes que le Borussia Mönchengladbach, le Bayer Leverkusen et le VfL Wolfsburg.

Maîtrise de la langue

Ces nouveaux visages ont tous un point en commun: ils sont Allemands ou parlent couramment la langue de Goethe. «De nos jours, c’est indispensable, estime Nagelsmann qui fêtera ses… 30 ans le 23 juillet prochain et qui est, de loin, le plus jeune coach de l’histoire de la Bundesliga. En premier lieu, afin que les joueurs s’identifient mieux avec leur club et aussi parce que les consignes tactiques sont de plus en plus difficiles à assimiler. Sans une maîtrise de la langue locale, c’est quasiment impossible de mettre œuvre les prérogatives du coach sur le terrain.»

Il est également de plus en plus question de visionnaires et de moins en moins d’entraîneurs. Pendant que Nagelsmann préfère parler de «principes» plutôt que d'«automatismes», Hasenhüttl a pour priorité «de donner un plan de jeu aux joueurs avant chaque rencontre, étant donné que chaque adversaire possède des caractéristiques différentes». A l’instar de Tuchel au Borussia Dortmund, dont le terme «plan de match» revient lors de chacune de ses conférences de presse.

Que ce soit Weinzierl, Nagelsmann, Tuchel ou Hasenhüttl, ils ont tous effectué une discrète carrière de joueur à laquelle ils ont prématurément mis fin pour des blessures trop graves ou parce qu’il leur était trop difficile de s’imposer au plus haut niveau. L’idée souvent admise est que ces footballeurs frustrés ont très tôt basculé vers le coaching et beaucoup plus réfléchi sur le jeu. Mais tout le monde n’y adhère pas.

A relire, l’enquête du Temps sur le passé des entraîneurs de football en Europe: Les grands joueurs font rarement de grands entraîneurs

Pour Mark Van Bommel, ancien capitaine de la sélection des Pays-Bas et du Bayern Munich, aujourd’hui coach des équipes de jeunes au PSV Eindhoven et qui aspire à obtenir un poste dans un grand club européen à moyen terme, «il n’y a aucune garantie. A mes yeux, les joueurs ayant joué longtemps au plus haut niveau et qui ont un palmarès en béton ont l’avantage de connaître le terrain. Ils savent mieux comment gérer leur groupe. C’est un avantage indéniable. Aujourd’hui, ce qui me dérange, c’est que les entraîneurs actuels accordent beaucoup trop d’importance aux statistiques, alors qu’ils devraient davantage mettre l’accent sur la communication et le travail sur le terrain. Il ne faut pas oublier les bases».

Wenger, Mourinho et Klopp

Un son de cloche partagé par Mehmet Scholl. «Ces jeunes coaches n’ont jamais évolué au plus haut niveau, constate l’ancien meneur de jeu du Bayern et ex-entraîneur de l’équipe réserve du club bavarois. Ils sont obsédés par la tactique. Ce sont ceux qui récoltent les meilleures notes au moment de passer leurs diplômes et qui sont le prototype du technicien qui apprend uniquement ses leçons par cœur, mais ils ne se projettent pas au-delà. Ils sont sans cesse plongés sur l’écran de leurs ordinateurs. C’est tout le contraire de la manière dont je conçois ce métier, qui prend actuellement une très mauvaise direction. Il ne faut pas négliger les fondamentaux, même s’il faut aussi savoir s’adapter avec son temps et proposer des séances d’entraînement de plus en plus individualisées.»

Quoi que l’on pense de la méthode, Nagelsmann réalise des prouesses sur les bords du Neckar. Il a repris les rênes de Hoffenheim voilà quinze mois alors que le TSG avait un pied en deuxième division pour le conduire tout droit vers sa première participation à la Ligue des champions. Comme lui et ses jeunes collègues, d’autres entraîneurs ont débuté comme de parfaits inconnus pour être aujourd’hui considérés comme des références sur la scène internationale: Arsène Wenger, José Mourinho ou Jürgen Klopp. «C’est la génération laptop», persifle Scholl.

Julian Nagelsmann tient à défendre sa personne et les techniciens en devenir. «Lorsque j’ai commencé comme numéro un en janvier 2016, on parlait de novice, voire de bébé sur un ton plutôt suffisant. Désormais, je pense avoir prouvé de quoi j’étais capable. C’était important d’apporter une réponse claire et nette. L’âge ne compte pas, mais uniquement les compétences.»

Le message fait son chemin jusque dans les arcanes du Bayern Munich. Après avoir eu sur le banc deux grands noms étrangers qui ont appris l’allemand sur le tas, Pep Guardiola puis Carlo Ancelotti, le club bavarois semble vouloir à tout prix cibler un entraîneur, jeune, dynamique et qui maîtrise parfaitement la langue en vue de la succession du technicien italien en 2019. «Notre prochain coach sera un de ceux qui font partie de la nouvelle génération et qui travaille déjà dans un club de Bundesliga.» Les spéculations vont bon train, mais le choix final devrait se reporter sur Nagelsmann ou Hasenhüttl.

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