Argos, association genevoise d'aide aux personnes toxico-dépendantes, fête ses trente années d'existence. Alors? L'institution reconnue d'intérêt public sera invitée d'honneur à l'Escalade 2008, samedi prochain. Surtout, elle a organisé une journée de forums consacrés au dopage dans le sport, fréquentés par de nombreuses sommités du monde scientifique, politique et éthique. L'occasion de rencontrer le Français Jean Bilard, docteur en psychologie clinique, professeur à l'Université de Montpellier, créateur d'un numéro vert (1) et du site Ecoute dopage (2), destinés à celles et ceux qui ont besoin d'aide ou d'informations sur le fléau qui frappe les athlètes d'élite aussi bien que les «populaires».

Le Temps: Pourquoi avoir choisi une spécialité comme la psychologie du sport?

Jean Bilard: Parce qu'il s'agit d'une discipline relativement nouvelle qui, d'une part, veut comprendre le comportement psychique des sportifs, et, d'autre part, pourquoi ils sont si différents du commun des mortels.

- D'où vous est venue l'idée d'ouvrir un numéro gratuit pour que chacun puisse s'ouvrir de ses problèmes avec le dopage?

- Je me suis aperçu que la consultation personnalisée ne suffisait pas. Les sportifs n'y parlaient jamais de consommation de produits interdits, en raison d'une importante culpabilisation. J'ai donc mis en place un dispositif anonyme avec un professionnel au bout du fil, similaire à ce qui existait déjà pour les drogues et l'alcool.

- Et comment ça marche?

- Une équipe de huit psychologues du sport, que j'ai formés puis recrutés, répond aux demandes depuis dix ans, exactement le 18 novembre 1998. J'avais monté ce dossier pour le Ministère français des sports [dirigé par Marie-Georges Buffet à l'époque], avant l'éclatement de l'affaire Festina, dossier évidemment placé au-dessous de la pile... Or, le 17 novembre, Libération publiait un article sur Ecoute dopage. Le lendemain matin, la ministre me contactait afin que j'ouvre ma ligne gratuite illico!

- Combien d'appels avez-vous reçus en une décennie?

- Cent mille, soit 30 par jour en moyenne.

- C'est énorme! Un tel «succès» vous a-t-il étonné?

- Oui, car la représentation imaginaire que je me faisais de ce service ne correspondait pas à la réalité. Selon mon équipe et moi, ce numéro vert devait être utilisé par les athlètes de haut niveau. Au lieu de cela, des dizaines de milliers de gens qui ont appelé sont ou étaient confrontés à une pratique du dopage sans rapport avec la compétition d'élite.

- Vous voulez dire des sportifs amateurs? Des parents inquiets pour leurs enfants?

- Absolument. En fin de compte, Ecoute dopage a prouvé que nous avons là un problème de santé publique qui touche tous les âges et tous les sports. Nous enregistrons des appels provenant d'une soixantaine de disciplines différentes. Cela va du karting au ski alpin en passant par la pétanque, le tir à l'arc, le VTT, et caetera. Nous savons ainsi que le réflexe qui consiste à consommer des produits en vue d'améliorer sa performance est extrêmement banal.

- En tant que psychologue du sport, que vous inspire ce dopage galopant?

- Il provient d'un manquement basique que l'on nomme «incomplitude». Par définition, un être humain n'est pas complet. Il lutte contre la mort, contre la certitude de ne pas pouvoir tout posséder, et il se sent impuissant dans cette bataille sans l'apport d'un «petit plus». Chez la plupart des sportifs de base, ce «petit plus» prend la forme d'un adjuvant physique. Là-dessus se greffe le désir de réussir sans souffrir, d'où le détournement de médicaments. Peu à peu, sans vraiment le vouloir ni s'en rendre compte, cet homme - ou femme - entre dans un processus de dépendance.

- En quoi consistent les questions les plus usuelles posées sur votre ligne verte?

- En tête, il y a les interrogations par rapport à une substance. La personne songe à prendre quelque chose et s'enquiert de notre avis. L'information sur un produit compose le point de départ de tout appel.

- De quoi parlez-vous le plus souvent avec vos interlocuteurs?

- Il faut d'abord préciser que le temps moyen d'une conversation se situe autour de neuf minutes. Ça englobe le bref renseignement médical et les longs dialogues avec des gens en grave situation de dépendance augmentée de troubles physiologiques. Nous avons aussi pas mal de demandes sur les aspects juridiques du dopage, la façon dont les contrôles sont effectués et les punitions qui en découlent, ou encore sur les autorisations thérapeutiques. Enfin, le cœur de notre travail: se doper ou non? Nombre de personnes s'interrogent, nous tentons de leur fournir les bonnes infos, de susciter la réflexion personnelle afin qu'elles puissent elles-mêmes décider.

- L'aspect «technique» des questions prime-t-il sur la culpabilisation de se doper?

- Non. Celles et ceux qui appellent sont clairement en souffrance. Les individus qui veulent obtenir la dose idéale, la bonne recette et j'en passe, on les repère vite et on ne leur répond pas. En revanche, la parole qui revient tout le temps, c'est: «Je crois en avoir besoin, vais-je commettre une bêtise?» Dans ce cas, la personne nous téléphonera trois ou quatre fois.

- A l'inverse, certains vous demandent-ils de les aider à arrêter?

- Tout à fait. Des appelants ont constaté des grosseurs à la poitrine, aux testicules, des saignements de nez, des vomissements, et s'inquiètent pour leur santé. Notre mission première consiste à les sécuriser. Puis nous les dirigeons vers une antenne médicale de prévention du dopage, qui consulte gratuitement. Nous contactons nous-mêmes le médecin si le patient le souhaite.

- Depuis dix ans, avez-vous des retours sur l'efficacité de vos méthodes?

- Des retours, oui, des statistiques, non, puisque nous travaillons dans l'anonymat absolu. Quand nous envoyons quelqu'un chez un praticien, nous ne connaissons toujours pas son nom. Après, il y a le secret médical. Les retours s'opèrent uniquement via les gens qui nous rappellent. Soit en nous disant: «J'y suis allé, c'était fermé, vous êtes minables.» Soit, a contrario: «J'ai été très bien accueilli, le médecin a accepté de me prendre en charge, je suis ravi.» Tout le reste n'est que conjectures.

(1) 0800152000, du lundi au vendredi de 10h à 20h. Gratuit depuis la France, accessible mais payant (selon coûts de l'opérateur) depuis la Suisse avec le préfixe 0033.

(2) http://www.ecoutedopage.com, site internet où l'on peut chatter avec les psychologues, destiné aux ados accros à la téléphonie mobile (l'accès au 0800 n'est pas gratuit dans ce cas).