Membre élu de l'ATSIC, la principale commission aborigène du pays, Charles Perkins a passé sa jeunesse dans une institution, loin de sa famille et de ses terres. Une partie de sa famille a fait partie de la «génération volée».

Le Temps: De quelle façon les Aborigènes vivent-ils aujourd'hui en Australie?

Charles Perkins: La situation du peuple aborigène est probablement la pire qui soit au monde. On me dit de comparer avec l'Afrique ou d'autres régions du monde. Mais, en Afrique, tout le monde est pauvre, la dépression est générale. L'Australie, elle, est très prospère. Il n'y a pas de raison pour qu'un enfant soit pauvre dans ce pays. Mais le gouvernement, qui pourrait enrayer la pauvreté en une année, ne le veut pas. Les priorités sont oubliées, les hommes laissés de côté.

– Comment se passent les relations entre les populations blanche et aborigène?

– Les Australiens ne veulent pas effectuer la moindre avancée. Ils refusent de reconnaître la situation aborigène. Ce sont des gens très gentils, très agréables, mais aussi hypocrites et extrêmement racistes. Lorsqu'on leur parle de la question aborigène, ils sont très embarrassés. Ils se mettent à regarder par terre, à trembler. Cette attitude découle du système d'éducation de ce pays. Plus personne n'apprend la réalité aux enfants. Il me paraît pourtant plus intelligent et plus pratique de dire la vérité rapidement. Cela permet de vivre en accord avec soi-même, plutôt que d'essayer de repousser le moment où elle éclatera. Malheureusement, l'Australie n'a pas d'âme, ce pays n'a pas d'identité. Il n'est composé que d'une association d'individus qui recherchent leur identité. Les Australiens ne la trouveront que lorsque la véritable histoire du pays sera admise par tous.

– Vous avez annoncé que vous manifesteriez pendant les Jeux olympiques. Comment comptez-vous vous y prendre?

– Tout d'abord, nous allons manifester dans toutes les capitales du pays. Pour ce faire, nous enverrons des bus chercher les Aborigènes un peu partout. Le voyage serait en effet trop cher pour eux. C'est vrai, nous sommes pauvres, peu organisés, mais vous savez, lorsque des pauvres se rassemblent, il est ensuite impossible de les arrêter. Ils n'ont rien à perdre. Nous allons profiter de la présence dans le pays de 20 000 à 25 000 journalistes du monde entier. Nous comptons bien leur montrer la réalité australienne. Le pays a des fonds de culotte sales et nous voulons les montrer à tous: ses vagabonds, ses alcooliques, ses SDF, etc. Les Australiens essaient de bafouer ce qui nous reste de dignité. Ils ont pris notre culture, ils ont tout détruit, ils nous ont déchiré avec la génération volée, ils nous ont mis dans des réserves éloignées de nos terres. Nous sommes comme des chiens blessés. Si vous les frappez, ils se retournent et vous mordent. Eh bien maintenant, nous sommes prêts à mordre.

Propos recueillis par T. d. B.