Saric, Capote, Markovic, Bagaric, Roine, Mabrouk, Fernandez. Entraîneur: Valero Rivera. Ce pourrait être le contingent d’un club européen, ou la sélection d’une ex-république yougoslave. C’est l’équipe nationale du Qatar, opposée mercredi à l’Allemagne en quart de finale du tournoi olympique de handball.

Tous ces joueurs ont le passeport qatari; très peu sont nés dans l’émirat, ou y ont grandi, ou établi un quelconque lien. Ce sont des mercenaires, cubain, serbe, bosnien, français, égyptien, débauchés et naturalisés pour la grandeur du micro-état. De la politique sportive du Qatar, on connaît sa capacité à investir dans de grands clubs européens (rachat du PSG, sponsoring du FC Barcelone) et à rafler l’organisation de grandes compétitions sportives internationales (Championnats du monde de handball en 2015, d’athlétisme en 2019, de football en 2022).

Se faire apprécier

Le Qatar estime que s’il se fait connaître et apprécier de par le monde, il sera défendu s’il venait à être attaqué par ses voisins. Et quoi de mieux que le sport pour se faire aimer? Le troisième axe de cette stratégie consiste à gagner des médailles. En gens pressés, ils ont préféré acheter plutôt que former. Cela a commencé en 2000 aux Jeux de Sydney, avec des haltérophiles bulgares (quasi un pléonasme) dont les noms furent arabisés.

A Rio, le Qatar présente 39 athlètes, dont 23 naturalisés provenant de 17 pays et cinq continents. Ils sont 11 sur 14 dans l’équipe de handball, dernier espoir de médaille après la déception de l’équitation par équipe. Amad Mohammad al-Shabi, président de la fédération de handball (QHF), annonçait avant le grand départ pour Rio, que «Al-Anabi» («Le Rouge bordeaux», le surnom de l’équipe nationale) «visera une médaille». L’équipe masculine, la meilleure d’Asie, est très populaire à Doha et les journaux qui relatent ses exploits citent les noms des joueurs sans jamais mentionner leurs origines.

En attendant Godot

Assis près de la tribune de presse, trois hommes en tenue officielle attendent le début du match contre l’Allemagne en mangeant du pop-corn. Ils portent une accréditation autour du cou. Coup d’œil sur le document plastifié: ils appartiennent au Comité national olympique qatari (QOC). Ils sont très jeunes, une bonne vingtaine d’années de moins que les membres des comités nationaux que l’on croise habituellement. Malgré cette rapide ascension qui laisse deviner de brillantes capacités, ils refusent de s’exprimer. «Notre chef de mission sera là dans dix minutes, explique l’un d’eux. Il vous dira tout.»

Quinze minutes plus tard, le chef arrive en survêtement, polo et casquette. Il va tout nous dire. «En fait, je préférerais que ce soit mon supérieur. Il ne va pas tarder.» Bon… En attendant Godot, on discute avec le bénévole brésilien qui leur sert de traducteur. «Au-dessus du chef de mission, il y a le cheikh, et il n’est pas là… En fait, le chef ne veut pas vous parler.»

Dans la salle, les supporters qataris sont loin d’être majoritaires mais leur nombre n’est pas négligeable. Lors des Mondiaux 2015, des spectateurs d’autres pays avaient été invités tous frais payés pour faire du bruit et une soixantaine d’Espagnols engagés et déguisés pour encourager le Qatar. Tout le monde avait jugé cela ridicule, et puis le milieu du hand a moins ri lorsque le Qatar s’est retrouvé en finale, seulement battu par la France.

«Encourager le Qatar»

Les équipes entrent sur le terrain. Un peu mauvais esprit, on scrute les hymnes. L’autre jour, le sprinter d’origine nigériane Femi Ogunode a eu la mauvaise idée de faire le signe de croix avant sa course. Main droite sur le cœur, main gauche sur l’épaule d’un partenaire, le all-stars du hand chante l’hymne qatari avec application. Les joueurs défendent l’idée qu’ils forment une sorte d’équipe de club et qu’ils donnent tout pour le maillot qu’ils représentent. «Le Qatar m’a donné la chance de participer aux Jeux olympiques, ce qui est le rêve de tout sportif», plaide le Croate Marko Bagaric.

Le match débute. Il est d’abord équilibré mais les Allemands défendent mieux, autour du géant Finn Lemke (2m10). Le Qatar force ses tirs, et deux ballons perdus dans la dernière minute le laisse à – 4 (16-12) à la mi-temps. A la pause, cinq jeunes Brésiliens se promènent avec des petits drapeaux bordeaux et blanc. Ils assurent ne pas avoir été payés. «Quelqu’un nous a juste donné des drapeaux et des lunettes à l’entrée en nous demandant si on voulait bien encourager le Qatar. On était venu pour le match du Brésil mais il a été déprogrammé, alors on a accepté.»

«Tous les pays naturalisent des sportifs»

Plus loin, deux Qataris, la trentaine, fument une cigarette. Ils semblent plus embêtés par les quatre buts de retard que par la composition de leur équipe. «Tous les pays naturalisent des sportifs», argumente Rashid, qui travaille pour la House of Qatar, à Botafogo. On tente de lui expliquer que Shaqiri et Zidane ont quand même un lien avec le maillot qu’ils portent; la nuance lui échappe. Par contre, il est fier de souligner que la veille au soir, le sauteur en hauteur Muttaz Essa Barshim s’est classé deuxième du saut en longueur derrière le Canadien Dereck Drouin. «Il est né au Qatar!». Médaille de bronze à Londres, médaille d’argent ici, Barshim a promis qu’il visera «l’or à Tokyo dans quatre ans».

Le handball n’ajoutera pas une seconde médaille. L’Allemagne est trop forte (34-22). «Nous n’avons pas la rotation qu’ont les grosses nations, constate le Franco-Qatari Bertrand Roine en zone mixte. Il nous manque des joueurs pour enchaîner les matchs.» Cela devrait pouvoir se régler, par virement ou en espèces.