Pour passer les trois premiers tours, Martina Hingis n'avait eu besoin que de 2h20, ce qui, en dotation, porte le tarif à 636 francs la minute, pauses incluses. Ce chiffre représente une sérieuse inflation, même à l'échelle du tennis féminin. Dimanche, surprise: Shahar Peer, cogneuse israélienne de 19 ans, a considérablement relevé le taux d'activité. Avant de s'écrouler lundi, au troisième set (6-3 2-6 6-3), ce dont Martina Hingis a conçu un ravissement discret: «J'ai repris la main...» Depuis son arrivée à Paris, la dame enchaîne les interviews avec la même autorité, incisive et sélective. Nous l'avons suivie.

Le Temps: Avez-vous eu peur de perdre?

Martina Hingis: Disons que, dimanche soir, la nuit est tombée au bon moment. J'avais perdu le contrôle de la partie et Peer était prise dans une dynamique favorable. Cela dit, pour avoir peur, il aurait fallu que le duel soit plus serré.

- Tout au long de la première semaine, vous avez aligné des victoires expéditives. Auriez-vous aimé exercer davantage votre jeu sur la terre battue?

- Quand je monte sur le court, je veux juste faire mon boulot. Je ne vois pas l'intérêt de passer plus de temps qu'il n'en faut. Si mes rencontres avaient duré, je ne serais pas aussi rassurée. Jusqu'ici, je n'ai pas eu à lutter. J'en ai retiré une confiance dont j'avais besoin et j'ai économisé des forces.

- Quelle difficulté majeure la terre battue représente-t-elle pour vous?

- Le physique, sans hésiter. La terre laisse davantage de temps pour préparer ses coups, mais l'enchaînement des matches, avec de longs échanges, est éprouvant. Avec les perturbations climatiques, j'ai joué quatre jours d'affilée. J'enchaîne encore les quarts de finale mardi. Le plus dur, oui, est de rester en forme, pas de produire un bon tennis.

- Kim Clijsters vous a éliminée à l'Open d'Australie. Pensez-vous que vos chances soient meilleures aujourd'hui, sur une surface qu'elle apprécie peu?

- Le contexte, surtout, est très différent. En Australie, je revenais sur le circuit et, sincèrement, j'ai été très heureuse de passer le premier tour. Ici, j'aurais mal accepté de ne pas disputer les quarts de finale. Je crois en mes chances. Je viens de gagner un titre et, à travers lui, le respect de mes adversaires.

- Vous sentez-vous plus forte qu'à l'époque, quand vous régniez sur le circuit?

- Plus forte, je ne sais pas. Mais différente, certainement. D'abord, j'ai découvert la vie normale. Ce vécu en dehors du tennis a changé ma perception d'un match. Mon approche est davantage portée vers le plaisir, je joue de manière plus libérée. Je n'ai plus 18 ans et je sens aussi que mon corps est «fini», plus robuste, plus performant. J'ai gagné en concentration, en expérience. Je ne connais plus des hauts et des bas comme à mes débuts. En outre, je suis plus puissante, c'est évident. Chaque semaine qui s'écoule amène une progression.

- D'où vient-elle?

- Du travail, rien d'autre. La passion est revenue, mais ce n'est pas suffisant. J'ai porté beaucoup d'attention à ma condition physique. Si je n'étais pas aussi en forme, je ne ressentirais pas autant de plaisir. Tout serait différent. Là, les coups partent bien. Je suis à l'aise.

- Vous avez perdu deux finales à Roland-Garros, dont l'une en 1999, après l'un des esclandres les plus véhéments de l'histoire du tennis.

- J'avais la possibilité de battre Steffi Graf, puis j'ai craqué. Quand je revois les images, j'arrive presque à en rire. J'étais une adolescente de 18 ans. Que dire de plus? J'ai eu une émotion de mon âge. Le stade était plein, mais personne n'était venu pour moi. Les gens sifflaient, j'étais anéantie. Si ma maman n'était pas venue me chercher aux vestiaires, je ne serais pas retournée sur le court. En sport, les émotions montent très haut, mais descendent aussi très bas. J'ai pu le comparer avec la vie normale: c'est incomparable. Mais je ne regrette pas la finale de 1999, car elle est entrée dans l'histoire.

- Lorsque vous pénétrez dans cet endroit, est-il possible de ne pas y penser?

- Je ne suis pas revenue à la compétition pour effacer des mauvais souvenirs ou prouver quoi que ce soit. En réalité, je n'ai rien à perdre. Dans tout ce qui arrivera, je ne peux que ressortir gagnante. C'est mon plus gros atout.

- Les questions récurrentes sur le passé vous agacent-elles?

- Je savais que je devrais y répondre, j'y étais préparée. Toutes ces allusions à des moments durs de ma jeunesse ne m'affectent pas. Et puis, si nous regardions l'ensemble de ma carrière, nous pourrions trouver des questions bien plus désagréables encore. Peu importe le passé. C'est une nouvelle année, un nouveau Roland-Garros. Et je suis quelqu'un de nouveau, probablement.