Arrivé au Bayern Munich à l’hiver 2019 en tant qu’ailier, Alphonso Davies a depuis voyagé sur le pré. Repositionné arrière gauche par Hans-Dieter Flick cette saison, le Canadien s’affirme comme l’un des meilleurs joueurs à ce poste en Europe. «Je prends du plaisir dans cette position», souriait-il au moment de prolonger son bail en Bavière à la fin d’avril. En même temps, voyager, Davies sait faire. C’est comme ça que son histoire a commencé, avant même sa naissance.

En 1999 éclate la deuxième guerre civile libérienne entre les rebelles et le gouvernement. Debeah et Victoria Davies, les parents d’Alphonso, fuient ce conflit qui verra couler le sang, notamment celui d’enfants devenus soldats. Ils transitent par Buduburam au Ghana, dans un camp de réfugiés installé à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de la capitale Accra. Un transit long de cinq années entre manque d’eau et manque de nourriture. Alphonso y naît en novembre 2000 et y touchera ses premiers ballons de fortune. Seul de sa fratrie (une sœur, un frère) à être né en Afrique, il a 5 ans lorsque la famille se réfugie au Canada, à Edmonton.

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Dans l’Alberta, il joue en club, aux Edmonton Strikers. C’est là qu’il est remarqué par un coach, Nick Huoseh, qui deviendra son agent. Celui-ci a tout de suite noté sa grande maturité: «C’était un gamin, mais après les entraînements, il rentrait directement chez lui changer les couches de ses frère et sœur à 10 ans parce que ses parents bossaient et n’avaient pas les moyens de se payer une baby-sitter. C’est ce même état d’esprit qu’il montrait sur le terrain.» Avant ça, Davies avait aussi reçu des coups de pouce qui l’ont mis sur les rails de son brillant destin.

Terre d’accueil idéale pour le jeu global?

«Le Canada pourrait être le premier Etat post-national. Il n’y a pas d’identité fondamentale, de courant dominant au Canada», confiait Justin Trudeau, premier ministre canadien, au New York Times en 2015. Aujourd’hui, plus d’un citoyen canadien sur cinq (21,9% en 2016 selon Statistique Canada) est né hors des frontières du pays. Michael Trebilcock, professeur de droit à l’Université de Toronto et auteur de The Making of Mosaic: A History of Canadian Immigration Policy, analyse: «Depuis les années 1990, le Canada a adopté une politique d’immigration expansionniste et non discriminatoire plus qu’aucun autre pays développé. Avec une grande variété de pays de provenance. C’est devenu un point important de l’identité du pays qui a accueilli plus de 340 000 personnes l’an passé.»

Une terre d’immigration où l’apprenti footballeur Davies a pu s’épanouir aussi grâce aux acteurs locaux qui favorisent l’accès au sport des plus démunis. Alphonso Davies a reçu son premier vélo de Sport Central, une association qui équipe gratuitement les enfants en articles de sport. Et de 10 à 11 ans, «Phonsie» est allé faire des étincelles sur les terrains de Free Footie, une association fondée en 2007 par Tim Adams, un ancien journaliste vivant à Edmonton. «Il y a cet immense groupe d’enfants au Canada qui ne peuvent pas se permettre de jouer au soccer. Une inscription, des chaussures, le transport, tout ça coûte de l’argent et du temps que beaucoup de familles ne peuvent pas se permettre d’offrir. C’est là qu’on intervient, et qu’on peut permettre à ces gamins de jouer.»

Free Footie accueille des gosses issus des quatre coins du monde et aux histoires parfois tragiques. «On a eu un ancien enfant soldat, des enfants abandonnés, d’autres dont les parents sont addicts», poursuit Adams qui, amer, se souvient aussi d’un apprenti footballeur talentueux dont il a perdu la trace. «Un jour, je promenais mon chien et je vois ce gamin taper le ballon, c’était extraordinaire comment il touchait le ballon, je n’avais jamais vu ça. Il était originaire d’Afghanistan. Je l’emmène faire un essai, les recruteurs lui demandent de mettre le ballon dans les filets des 18 mètres, un gamin de 10 ans quoi! Il n’a pas réussi, il n’a pas été pris, et je n’ai plus jamais entendu parler de lui.»

«Un Alphonso Davies dans chaque ville»

Désormais, l’ancien reporter rêve de voir un Free Footie dans chacune des grandes villes canadiennes. «On a tous ces gamins qui viennent de pays de foot, et qui n’ont pas la chance de s’exprimer! Je suis persuadé que si on avait un Free Footie dans chaque ville du pays, on aurait aussi un Alphonso Davies dans chacune d’entre elles.»

Alphonso Davies jouait déjà pour l’équipe nationale il y a deux ans quand, lors d’un discours devant les dirigeants de la FIFA, il appuya la candidature du Canada à la co-organisation de la Coupe du monde 2026. Il disait sa «fierté» de faire partie des Canucks alors qu’il aurait pu évoluer pour son pays natal, le Ghana, ou d’origine, le Liberia. «C’est aussi l’un des messages que j’essaye d’inculquer, tu viens peut-être d’ailleurs, mais ce pays t’a aidé à te développer en tant que footballeur, et c’est important de rendre en retour, explique Marco Bossio, qui a entraîné le Munichois encore adolescent à la St. Nicholas Junior Soccer Academy. Alphonso a rapidement intégré ça, et aujourd’hui il représente fièrement le Canada alors qu’il avait d’autres options.»

Aux côtés de Davies, l’autre grand talent du pays est Jonathan David, également détenteur de trois passeports (haïtien, américain, canadien). Formé à Ottawa, l’attaquant de La Gantoise a déjà choisi le Canada.

Un choix de plus en plus évident

Sur cette terre à la politique multiculturelle assumée, de nombreux footballeurs ont été confrontés aux mêmes choix. Auparavant, ils optaient souvent pour leurs racines. Une dizaine d’années avant ceux de Davies, les parents d’Asmir Begovic ont aussi fui la guerre et la Bosnie pour s’installer à Edmonton. L’actuel gardien de l’AC Milan a participé à la Coupe du monde des moins de 20 ans 2007 avec le Canada mais joue depuis 2009 pour son pays d’origine, la Bosnie-Herzégovine. Owen Hargreaves, natif de Calgary, avait déjà emprunté le même chemin quelques années plus tôt en préférant jouer pour l’Angleterre. D’autres comme Daniel Fernandes ou Jonathan de Guzmán feront de même respectivement avec le Portugal et les Pays-Bas. Les fans de l’équipe nationale y voient alors de l’opportunisme, et la presse locale cible ces «déserteurs».

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Craig Dalrymple, directeur du centre de formation des Whitecaps de Vancouver, est moins sévère. C’est dans ce club de la MLS (meilleure ligue de football nord-américaine) qu’Alphonso Davies a enchaîné les records de précocité avant de s’envoler pour la Bavière. «A l’époque de ces joueurs, les clubs nord-américains n’avaient pas les structures pour permettre à des jeunes à fort potentiel de s’épanouir. Ces dix dernières années, la MLS a pris de l’ampleur. Tous les clubs se sont dotés d’académies de haut niveau. Que ce soit à Montréal, à Toronto ou ici en Colombie-Britannique. Tu grandis et te formes comme homme et footballeur au Canada. Et nous sommes bénis ici d’avoir des gens de différents groupes ethniques. La culture canadienne est construite sur cette diversité, et aujourd’hui les joueurs du centre ont de plus en plus conscience de leurs identités multiples. Moi compris, je viens d’Angleterre et pourtant, je me sens pleinement Canadien.»


En tennis, un Canada «multi-culti»

L’émergence de jeunes sportifs canadiens d’origines étrangères ne se limite pas au football. Elle est particulièrement prégnante en tennis, où une génération spontanée a jailli en quelques années. On connaissait Milos Raonic, né à Titograd, et Vasek Pospisil, d’origine tchèque; ils ont été rejoints sur les grands tournois par trois jeunes talents parmi les plus prometteurs des circuits ATP et WTA. A 21 ans, Denis Shapovalov, né à Tel-Aviv de parents russes, est déjà 16e joueur mondial. Plus jeune (19 ans), sans doute encore plus doué (déjà 20e mondial), Félix Auger-Aliassime a un père togolais.

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A 20 ans, Bianca Andreescu n’est déjà plus un espoir, mais une joueuse classée au sixième rang mondial, vainqueure l’an dernier de l’US Open. Souvent blessée, cette fille d’immigrés roumains a le potentiel pour dominer le circuit WTA où la jeune Leylah Fernandez (17 ans), née d’un père équatorien et d’une mère d’origine philippine, présente également un beau profil (vainqueure de Roland-Garros juniors l’an dernier). «Le Canada était surtout connu pour le hockey sur glace, il le sera bientôt pour le tennis», annonçait Denis Shapovalov en 2019 à Wimbledon. Cinq mois plus tard, avec Pospisil en l’absence d’Auger-Aliassime, «Shapo» hissait le pays à la feuille d’érable en finale de la Coupe Davis.

On peut encore citer la réussite des Toronto Raptors, champions de NBA en 2019 avec un manager général nigérian, Masai Ujiri, qui ont su fédérer d’abord les minorités, puis la ville, puis le pays, autour d’un sport non traditionnel, le basketball, et d’un slogan – «We the North» – qui revendiquait la légitimité de tous les résidents à s’approprier leur équipe, leur ville, leur pays. «Enfin, nous saisissions la part de swag [style, ndlr] qu’il y a dans le fait d’être l’étranger, l’intrus», soulignait l’écrivain torontois d’origine pakistanaise Omer Aziz dans le New York Times. Laurent Favre