Vijay Singh a la quarantaine conquérante. A 41 ans, le Fidjien a enfin atteint son objectif en se hissant au sommet de la hiérarchie mondiale du golf. C'était le 7 septembre dernier, lorsqu'à l'issue de sa victoire dans le tournoi de Norton (Massachusetts), il est devenu le nouveau numéro un, supplantant l'indéboulonnable Tiger Woods dont la domination aura duré 264 semaines d'affilée. «Le tigre terrassé par l'oiseau des îles», et ainsi titrèrent certains journaux…

Ne se laissant pas impressionner par ce qu'il pouvait considérer comme de la flagornerie de la part d'un milieu qui ne l'a pas toujours flatté, Vijay Singh a su garder la tête froide. Et, comme en réponse à ceux qui s'interrogeaient sur la longévité de son nouveau statut, concéda que «le plus difficile n'est pas d'accéder au sommet, mais d'y rester». Ajoutant: «Je ne vais pas rester à la maison et espérer que mon classement reste immuable. Mon but est de gagner d'autres tournois. Si c'est le cas, je resterai au plus haut niveau.» C'est le cas. Il a continué de gagner. Et, deux mois plus tard, il clôt une saison 2004 titanesque, affolant les statistiques avec neuf victoires, dont trois d'affilée et des gains amassés qui font de lui le premier golfeur de l'histoire à dépasser les 10 millions de dollars la même année. Le titre honorifique de joueur de l'année 2004 lui est logiquement réservé et ses pairs se montrent admiratifs. A l'image de l'Américain Phil Mickelson, époustouflé: «Ce fut une saison sensationnelle. On ne peut la décrire autrement. Incroyable. Ça ressemble à ce que Tiger a fait en 2000 lorsqu'il a tout gagné.»

Solide dans son jeu et dans sa tête, Vijay Singh possède une assurance d'autant plus inébranlable que ses multiples succès sont le fruit d'une progression crescendo. «On ne se réveille pas un matin en se disant qu'on va jouer comme je l'ai fait pendant toute l'année, souligne-t-il. C'est quelque chose de graduel. Vous gagnez une fois, puis une autre. Vous prenez confiance. Vous avez hâte d'être au prochain trou. C'est comme ça que cela s'est passé.» Et comme l'appétit vient en mangeant, sa gourmandise s'est faite ogresse. «Plus je travaille, plus je sens que je peux gagner encore et encore.»

Une insatiabilité qu'explique certainement cette consécration tardive. Car même si son prénom, d'origine hindie, signifie «victoire» et le prédestinait forcément à quelque prouesse, le talent n'est pas tombé tout seul au bout du club de Singh. Il se l'est injecté à coups d'interminables heures passées à taper dans la balle jusqu'à s'en faire saigner les mains. D'abord sur le parcours – dessiné par son père Moham, par ailleurs mécanicien aéronautique – du Nadi Airport Golf Club, où ce même paternel lui enseigne les rudiments du sport à ses heures perdues. Il rêve alors d'imiter le swing de Tom Weiskopf sans pouvoir toutefois l'observer. «On n'avait pas la télé.» Ensuite, à Bornéo, l'île de son épouse Ardena, il enseigne le golf tout en écumant avec difficulté le circuit asiatique. «C'était dur, mais tranquille, se souvient le nouveau numéro un mondial. Je gagnais moins d'argent, mais chaque jour, je luttais contre la chaleur et l'humidité. Je n'oublie pas cela. C'était une expérience humble.»

Le premier succès vient en 1984 au Malaysian PGA Championship. En 1989, il pose ses valises sur le circuit européen. Jusqu'en 1992, date de son installation aux Etats-Unis, à Jacksonville, avec sa femme et leur fils Qass. L'année suivante, il remporte le très prisé Buick Classic, tournoi du PGA Tour, et se voit auréolé de l'appellation «Rookie of the year». Mais il lui faudra pourtant attendre 1998 pour décrocher son premier titre majeur, une victoire en grand chelem (USPGA), et 2000 pour endosser la fameuse veste verte du vainqueur des Masters. Un sésame qui lui ouvre l'accès au pinacle du golf. Il feint presque la surprise, prônant la philosophie du plaisir: «Je voulais juste jouer en Europe. Mon objectif était l'open britannique. Je ne m'attendais pas à être dans le top 10. Je voulais juste jouer au golf, y prendre du plaisir et bien en vivre.»

Pourtant, sa motivation est impavide et il se dit que sur les tournois, il est toujours le premier arrivé sur le practice et celui qui en éteint la lumière le soir. Cet acharnement de stakhanoviste lui a permis d'acquérir la plus grande régularité, agrémentée, par instants, d'éclairs de génie. Singh possède un putting à toute épreuve et, lorsqu'il déplie son presque double mètre, son swing se fait propre, puissant et délié. Le Fidjien symbolise la clairvoyance et sait profiter des erreurs de ses adversaires. Psychologiquement, il fait aussi preuve de robustesse avec un «mental d'acier» que nourrissent patience et placidité.

Une quiétude qui ne l'empêche pas de se montrer parfois peu diplomatique dans un univers pourtant si politiquement correct. Osant dire tout haut ce que ses congénères pensent tout bas, il s'est vu infliger un carton rouge par la presse pour avoir vivement critiqué la présence de femmes sur les fairways, invitées par les sponsors à participer à certains tournois. «C'est un circuit masculin et il y a aussi des gars qui essaient de le rejoindre. Ce n'est pas un circuit féminin et elles devraient avoir à se qualifier comme n'importe qui d'autre.» Et d'asséner encore: «Si j'étais amené à manquer le cut, je préférerais qu'elle le rate aussi. Heureusement, ça n'arrivera pas car je n'ai pas envie de me faire battre par une femme.» CQFD.