Cyclisme

Amore & Vita, Dieu, la famille et le vélo

L’équipe professionnelle de la famille Fanini est la seule du milieu à avoir pour nom un slogan plutôt qu’un sponsor. Et c’est loin d’être sa seule particularité. Reportage en Toscane en plein Giro, auquel elle ne participe plus depuis 1998

Quand on pénètre dans le salon AutoExpo Fanini à Capannori, dans le département de Lucques en Toscane, on ne comprend pas très bien où l’on est, bien qu’une enseigne juste au-dessus de la porte d’entrée informe le visiteur: «Non solo AutoExpo, Fanini A & V: la storia».

Les murs des locaux sont entièrement tapissés de photos encadrées de tous formats et de coupures de presse qui évoquent l’histoire de la famille Fanini et de sa formation cycliste. A & V est l’abréviation d’Amore & Vita, une équipe qui, fait unique au monde, a pour nom un slogan plutôt qu’un sponsor. «J’avais déjà mon équipe cycliste, le team Fanini, héritée de mon père Lorenzo. Un jour, j’ai eu l’idée d’arborer sur le maillot un message important pour moi: «Non à l’avortement!» Je l’ai fait imprimer sur les maillots, mais l’Union cycliste internationale (UCI) m’a communiqué que je ne pouvais pas faire ce type de campagne. J’ai dû renoncer. C’est lors de l’une de mes 25 rencontres avec Jean-Paul II qu’il m’a conseillé d’appeler mon équipe Amore & Vita», raconte d’un trait, comme si c’était hier, Ivano Fanini, assis derrière un long bureau rouge vintage. Il précise: «C’était en 1989.» Il y a tout juste trente ans.

Siège en Lettonie

L’équipe a récolté pas mal de victoires dans les 18 Tours d’Italie disputés, et a permis l’éclosion de nombreux cyclistes, italiens ou non (Cipollini, Bartoli, Sorensen, Fondriest, Tafi et d’autres encore). Elle tente aujourd’hui de revenir à son âge d’or. «Actuellement, Amore & Vita a une licence Continental [deuxième division]. Nous sommes officiellement basés en Lettonie, car nous ne pouvons pas respecter la règle spécifiquement italienne qui nous oblige à avoir la moitié de notre effectif de moins de 23 ans. Chez nous, ces derniers sont souvent mieux payés que nos coureurs pros: c’est le monde à l’envers», raconte Cristian Fanini, fiston quadra d’Ivano et lui-même ancien coureur pro Amore & Vita, qui a trouvé son bonheur dans son fauteuil de manager.

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Parmi les photos sur les murs figure un Cristian bébé emmailloté dans un tricot Team Fanini. «Depuis petit, j’aime beaucoup le cyclisme, mais pas la compétition. Je suis né dans une famille qui vit de pain et de vélo. Entre mes cousins et mes oncles, c’était une compétition éternelle. Ce n’était pas un environnement pour un gamin. Je me suis décidé à faire du vélo à 16 ans, quand mes cousins dégoûtés commençaient à lâcher l’affaire», se souvient Cristian. «Franchement, poursuit-il, j’étais coureur cycliste un peu par défaut, un peu pour faire plaisir à mon père. J’ai vécu de très belles expériences mais je n’ai jamais mangé le guidon pour arriver sur un podium», admet en souriant celui qui a dû négocier avec un père omniprésent et charismatique.

Lutte contre le dopage

Cristian Fanini travaille aussi dans les affaires de famille – AutoExpo et la location d’une énorme villa du XVIIe siècle pour les soirées d’été – mais une bonne partie de son temps est consacré à l’équipe cycliste. «Depuis une bonne dizaine d’années, mon père m’a passé le flambeau. Donc je décide de tout: recrutement des coureurs, participation aux courses, choix du matériel, et même design des maillots, que je fais depuis 1989», raconte ce garçon calme qui n’a pas la gouaille de son paternel. «Le budget de l’équipe est d’environ 1 million d’euros. Pour retourner courir le Giro, mon rêve, il en faudrait 4. Le nerf de la guerre reste donc l’argent. Il nous faut un ou plusieurs sponsors, compte tenu que la famille Fanini couvre aujourd’hui 40% du budget.»

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Le rêve de Cristian n’est plus celui de son père Ivano, qui désormais regarde le cyclisme à la télé d’un œil désabusé. «La situation dans le cyclisme n’a pas du tout évolué. Elle a empiré. Si tu veux remporter les courses, tu dois adhérer au système et te doper. Alors, pour moi qui ai fait d’énormes batailles contre le dopage…»

Le patriarche soutient même qu’Amore & Vita n’est plus au départ du Tour d’Italie à cause de cet engagement. «En 1996, le Giro partait de Grèce. J’avais dit à mes amis Carabinieri que s’ils voulaient faire une belle descente, ils devaient aller dans les Pouilles, au port où devaient débarquer les voitures des équipes. Sauf que les Carabinieri sont allés se renseigner sur les produits dopants auprès du Comité olympique italien, d’où il y a eu une fuite vers la fédé de cyclisme, qui est arrivée jusqu’aux organisateurs de RCS [également propriétaire de La Gazzetta dello Sport]. Comme tout le monde avait été prévenu, la descente n’a pas eu lieu. Et depuis, je suis sur la liste noire de La Gazzetta, qui ne parle plus de moi. On a pu participer au Giro jusqu’en 1998, puis avec un système de points ils nous ont éliminés», relate Ivano Fanini.

Le pardon

La Gazzetta ne parle plus de son équipe, mais lui continue de lire La Gazzetta pour se tenir au courant de l’actualité cycliste, et il maintient le contact en tapotant constamment sur son smartphone. Dans son répertoire, outre tous les coureurs de l’équipe qu’il encourage quasi quotidiennement («Maxence Moncassin m’a demandé de lui écrire moins souvent car il dit que je lui mets trop de pression»), des hauts dirigeants, tel Renato Di Rocco, président indéboulonnable de la Fédération cycliste italienne depuis quatorze ans et vice-président de l’UCI. «Je lui envoie souvent des photos de pages des journaux quand il est à l’étranger», glisse Fanini père en consultant WhatsApp.

Une autre spécialité d’Ivano Fanini dans les années d’or d’Amore & Vita consistait à donner une deuxième chance aux coureurs qui fricotaient avec le dopage: «Je suis un catholique convaincu et pardonner est l’une des actions qu’il faut mettre en œuvre. Donc j’ai souvent pris dans mon équipe des garçons qui avaient eu des problèmes de drogue ou de dopage. Pour certains, ça a marché, pour d’autres non.» Du doigt, il indique la photo de Valentino Fois, à qui la rechute dans la cocaïne a coûté la vie. A 68 ans, pas de regret à l’horizon pour Ivano Fanini: «Même pas la campagne contre l’avortement. Je la referais. Mes repères sont restés les mêmes: le cyclisme, les valeurs de l’Eglise, la famille.»

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