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Dans les bois de Togliatti. L’hôtel, nous vous laissons l’imaginer…
© Lionel Pittet

Âmes russes

Ana et le Grand Togliatti Hotel

Pendant la Coupe du monde en Russie, les rencontres improbables, surprenantes et savoureuses se succèdent. Elles racontent le pays au-delà des clichés et des fantasmes. Deuxième épisode avec une employée contrariée d’un hôtel étrange

Lors de tous les déplacements de l’équipe de Suisse de football, son voyagiste officiel propose aux journalistes des forfaits comprenant les vols, les nuitées et tous les transferts nécessaires entre l’aéroport, l’hôtel et le stade. Le confort. Pas besoin de s’inquiéter de la localisation des différents sites ni d’évaluer les options pour s’y rendre. Pas de risque de manquer une rencontre avec les joueurs ni de se faire arnaquer par un chauffeur de taxi.

Mais le confort a toujours un coût. Il n’est pas que financier: il vous prive d’une part d’aventure. C’est ainsi que j’ai organisé mon périple en Russie par mes propres moyens. Davantage, certes, par souci d’économies que par envie de me la jouer «Mike Horn à la Coupe du monde». Mais cela ne change rien à l’affaire.

L’hôtel que j’avais choisi à Togliatti pour mes premières nuits avait l’air, sur le site de réservation en ligne, idyllique. Il me promettait pour un prix très raisonnable tout ce dont j’avais besoin. Une chambre avec un lit. Un accès wi-fi. Un petit-déjeuner sur place (et un spa). Situé à 25 minutes à pied du Torpedo Stadium, par les rives de la Volga, il me laissait en plus présager d’agréables promenades pour me rendre aux entraînements de l’équipe de Suisse.

Même pas besoin de spa

Tout va bien jusqu’à mon arrivée sur place, par une pittoresque allée de terre s’enfonçant profondément dans les bois. Le taxi me dépose, et quelque chose me paraît étrange. La bâtisse correspond à celle que j’ai vue sur les photos mais elle a l’air abandonnée. La grande terrasse pourrait accueillir une centaine de personnes mais elle est vide. Son mobilier n’a pas été lavé depuis un bout de temps. La porte principale est fermée à clé, sans aucune indication. Mais soudain apparaît un homme dégarni et rigolard qui me fait comprendre qu’il faut faire le tour.

Lire aussi la chronique précédente: Nikita, mon ami Google Translate

A la réception m’attendent deux femmes à l’air sévère. Après un mot d’accueil en anglais, l’une, qui pourrait être la mère de l’autre, prend mon passeport et me tend une clé sans plus d’explications. J’ose me renseigner quant à l’horaire du petit-déjeuner. La patronne griffonne sur un bout de papier qu’elle me tend: 8:30. Bien. Avec un accueil de cette chaleur, même pas besoin de spa…

La chambre est spacieuse, le lit confortable, le wi-fi fonctionnel. Ereinté du voyage, je me couche tôt, le réveil réglé à 8h15. 8h30, c’est 8h30, pas question de contrarier mes hôtesses plus qu’elles ne le semblent déjà. Sauf que je n’émerge péniblement de mon sommeil qu’à 9h15. Cinq minutes plus tard, je déboule en catastrophe dans la salle à manger que je découvre vide de toute présence humaine.

Trois silhouettes dans la nuit

Aux murs, des peintures à la gloire d’une Russie champêtre et travailleuse. Au plafond des lustres, au sol de la moquette et, disposées dans la pièce, une bonne vingtaine de tables, dont une seule a été dressée, pour une seule personne. Des couverts. Un verre. Une cloche. Sans un bruit arrive derrière moi la plus jeune des deux femmes, qui m’indique de m’asseoir et soulève la cloche, dévoilant une bouillie fumante. Je lui demande ce que c’est, elle murmure sa réponse en russe sans desserrer les lèvres. Je n’insiste pas et mange, avec l’impression de jouer dans un remake russe bizarroïde de The Grand Budapest Hotel.

Quand la plus âgée arrive à son tour, je pose la question qui me brûle les lèvres depuis que je suis arrivé: «Suis-je seul dans l’hôtel?» «Oui», me répond-elle. Je relance: «Comment cela se fait-il?» Elle baisse les yeux et tourne les talons. Elle revient quelques instants plus tard pour me dire que si j’ai besoin d’un taxi, je peux demander à Ana.

Mais Ana m’intimide. Elle me donne l’impression de me maudire. Et de toute façon, j’avais prévu de marcher. Le soir, tard, je reviens également à pied. Dans la nuit noire, l’allée de terre se révèle beaucoup moins pittoresque. Et quand, cinquante mètres devant moi, je vois trois silhouettes de bêtes aux oreilles pointues se mouvoir et s’immobiliser sur le chemin comme pour me faire barrage, je me pince pour être sûr que je ne suis pas en plein cauchemar. Ou dans un film de Wes Anderson.

Pas des loups

J’ai lu d’horribles histoires sur la manière dont la Russie avait «nettoyé» ses rues des chiens errants avant la Coupe du monde pour ne pas effrayer les visiteurs. Je ne sais par contre pas s’il y a des loups dans le coin. Mais devant moi ce sont des chiens errants, pas des loups. Oui, des chiens errants, pas des loups. C’est sûr: des chiens errants. Certainement pas des loups.

Faute du courage de fuir – ne jamais tourner le dos à un chien, ni à un loup je suppose – j’avance. Soudain un faisceau de lumière vive s’allume un peu plus loin. Deux des bêtes se replient dans les bois. La troisième, en sentinelle, s’assied et me regarde passer. Quand j’arrive devant lui, l’homme dégarni et rigolard éteint sa lampe torche et, en m’accompagnant à la porte de l’hôtel, qu’il déverrouille, il me regarde et me demande: «Togliatti, good? Like?»

Le lendemain, la patronne revient me voir pour régler les modalités de paiement. On échange un peu plus. Je crois finalement comprendre que l’hôtel est en rénovation. Les réservations avaient été bloquées partout, sauf via le site que j’ai utilisé. Ma venue à Togliatti a peut-être coûté à Ana trois jours de vacances. Elle avait une bonne raison de me maudire.

Dossier
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