Découvrir le Tour de France de l'intérieur, c'est pénétrer sous le plus grand chapiteau du monde, c'est entrer en contact avec un univers magique et fascinant, surtout quand les artistes se montrent aussi flamboyants que cette année. Mais c'est aussi avaler un flacon de produit anti-mythes. Constater que si le chapiteau est pimpant comme jamais, le papier peint des roulottes n'est pas forcément de première fraîcheur.

On s'aperçoit que le Monsieur de la télévision, celui dont le bagage culturel nous ébahissait à longueur d'ondes, se contente de recracher le guide officiel. Triste mais pas grave. On fait surtout connaissance plus rapprochée avec la problématique du dopage, ce fléau qui n'existe plus depuis la grande lessive, le mea culpa généralisé de 1998.

Dans les salles de presse, dans les couloirs des hôtels, on assiste à un exercice quotidien qui défie les lois de l'ophtalmologie. Certains observateurs parviennent à fermer les yeux sans ciller.

Si le borgne est roi au royaume des aveugles, le silencieux est souverain dans la caravane des muets. «T'as vu les pupilles d'untel? Il est chargé comme une mule», se laisse-t-on susurrer. «Tiens, c'est drôle, machin grimpe comme un dératé alors qu'il a joué au boulet depuis le début de l'année», perçoit-on au coin du buffet. Les suiveurs les plus éminents clignent de l'œil, manient le sous-entendu, une délectation non contenue.

Un dopé dans le peloton

Tandis qu'on apprend, par le biais d'une trop fine colonne dans l'édition dominicale du quotidien L'Equipe, qu'un coureur a été contrôlé positif à l'EPO sur le Tour, les allusions de trois semaines refont surface. Et les questions fusent. Faut-il faire les poubelles des équipes ou la sourde oreille? Professeur de sports et entraîneur de la formation Festina de 1995 à 1998, Antoine Vayer, dont les chroniques dans Libération* ont été lues mais pas approuvées par Jean-Marie Leblanc, directeur de l'épreuve, a son avis sur le sujet. «La loi du silence a toujours été l'apanage des coureurs, elle est devenue celui des journalistes sportifs, regrette-t-il. Il faut arrêter d'entretenir cette imposture, d'encenser le mythe de manière lénifiante. Pour combattre le dopage, il faut en parler. Il y a de quoi mener la lutte, de nombreux coureurs le souhaitent, quitte à prendre une année de repos. Malgré les enseignements qu'a donnés l'affaire Festina, l'histoire se répète dangereusement, hélas.»

Alors que le public hexagonal fête à grands flonflons et sans la moindre arrière-pensée le sixième maillot de meilleur grimpeur de Richard Virenque, menteur repenti, que faire face à cet effrayant retour en arrière? Militer pour un putsch sans pitié et crever l'abcès au risque de modifier radicalement l'existence d'un mammouth commercial, en l'occurrence le cyclisme? «Le Tour serait couru à une vitesse moyenne moindre (40,940 km/h cette année, record battu, ndlr), on n'aurait pas les mêmes coureurs devant, mais l'épreuve ne perdrait pas en intérêt», poursuit Antoine Vayer. Ou serait-il judicieux d'accepter l'implacable vérité, qui veut que ce sport est devenu un spectacle, avec toutes les exigences et les dérives que cela suppose? En tout cas, parlons-en.

* «Les Alpes à la vitesse d'une moto? Bizarre…» (17.07) et «Stupéfiants records dans les Pyrénées» (23.07)