Sans remords, Martin Verkerk reprendra le cours de sa vie dissolue, cet été, après huit ans de bons et puissants services. Chevelure en pagaille, rondeurs éloquentes, le Batave attend son heure, différée en raison du crachin mauvais (lire ci-dessous). Simone Bolelli sera son adversaire. Il n'est pas le premier venu, mais sera probablement le dernier.

Martin Verkerk. Comment l'oublier? En 2003, le dégingandé de Alphen ad Rijn, sourire béant et yeux de lémurien, entamait Roland-Garros sur le court No 18, cour d'école rythmée par des rires - les siens. Seuls quelques badauds avaient laissé traîner un regard sur ce combat d'arrière-garde. Humeurs extravagantes, Martin Verkerk était un homme de spectacle sans public, une star sans nocturnes. 112 aces plus tard, il était en finale. Pataud, battu par Juan Carlos Ferrero, mais hilare. Tous avaient tenté de le faire courir mais lui, pas sot, n'avait pas marché.

Depuis, plus rien. Les services musclés ont endommagé son épaule, deux défaites ont mis à sac ses certitudes fraîches émoulues. Le dilettante est redevenu injoignable, dévolu au vin et à la gaudriole; il a quitté ses copines et le dernier homme qui croyait en lui, son kiné. Le voilà occupé à un retour improbable, furtif, à renfort de wild-cards, mais la période probatoire s'achève: Roland-Garros est le dernier tournoi qu'il disputera sous l'immunité d'un classement protégé (ATP 44). Ensuite, retour à la case départ. «Je n'ai pas l'intention de disputer des tournois challengers», prévient-il, débecté.

Roland-Garros l'a déjà réduit à l'état de curiosité touristique. «Verkerk suit un stage de condition physique depuis quatre mois et il accuse une surcharge pondérale de sept kilos», soupire un journaliste néerlandais. Lui, soucieux de son prestige, fait mine d'entretenir quelque velléité. Il loge dans le même hôtel qu'en 2003, il mange tous les soirs dans le même restaurant qu'en 2003, mais le décorum n'y change rien. «J'ai dépensé beaucoup d'argent ces derniers mois et, certes, je serais content d'en gagner un peu sur le circuit, mais si je ne réussis pas, tant pis. J'ai créé une marque de vêtements avec mon frère, ce sera mon avenir. Je ne vois pas l'intérêt de jouer au tennis pour produire un spectacle rasoir.»

Papa dirige une entreprise florissante de ramassage d'ordures, et lui a transmis le goût des grosses cylindrées. A l'académie de Saddlebrook où il travaille sa force d'inertie, Martin Verkerk traverse les allées en Ferrari, salué comme un finaliste de Roland-Garros. Aux Pays-Bas, les doigts d'honneur forment l'ultime hommage à un talent gaspillé; à un ancien footballeur couard, devenu un tennisman fainéant, resté un buveur de vin insomniaque et un coureur de jupons inépuisable.

A Paris, le club Jean Bouin renonce à ses services, de moins en moins gagnants. Martin Verkerk a laissé le souvenir d'un grand dadais dodu qui, le matin, arrivait éméché sur le court, imprégné d'effluves équivoques, puis repartait aussi sec au volant de la BMW paternelle, content d'avoir perdu et d'aller enfin se coucher. «Ce type servait le plomb mais, si l'échange s'éternisait, il tentait un coup fantasque pour l'écourter. C'était un vrai flemmard», rapporte un ancien adversaire toulousain.

Verkerk a songé plusieurs fois à abandonner le tennis, après avoir usé davantage d'entraîneurs que de semelles. «Je n'aime pas courir, c'est vrai. Je préfère frapper fort.» Il l'avoue sans honte: «J'aime ce sport, mais il n'est pas toute ma vie. Honnêtement, je le regarde peu à la télévision. A l'inverse, je ne rate pas un Grand Prix de Formule 1...»

Sans remords, Gaston Gaudio arrêtera la compétition, lui aussi, ces prochains jours. «Le tennis est un fils de p... Il m'empêche de respirer», a-t-il déclaré, convaincu par trois défaites au premier tour. L'Argentin a dilapidé son héritage génétique, la virtuosité, dans une sorte d'insatisfaction convulsive, déchiré entre la nécessité de se réaliser et la peur de décevoir. Pablo Pecora, son psychologue à plein temps, en viendrait presque à déprimer: «Gaston n'a jamais réussi à appréhender la compétition sous l'angle du plaisir.»

Il y a bien longtemps que, même sur terre battue, Gaston Gaudio ne casse pas plus des briques, que des raquettes. Si le temps le permet, il sera opposé cet après-midi au Français Marc Gicquel, dans ce qu'il présente comme son chant du cygne. Sous le crachin mauvais, l'Argentin s'entraîne mollement, peste contre le ciel, contre le cordage et, très vite, contre la terre entière, à commencer par celle de Roland-Garros où, en 2004, il avait remporté le seul titre majeur de sa carrière, sans y avoir cru une seconde, dans un grand éclat de rire - le sien.

Arrivé en finale par erreur, «Le Chat» y était si épouvanté, si inexistant, qu'il avait tout essayé: hurler, siffloter, changer de raquette, regarder les filles; avant d'attendre sagement la défaite. Dans le corridor qui conduit au baroud, John McEnroe lui avait conseillé de «savourer l'instant, rien de plus». Restons sérieux: comment Gaudio aurait-il pu prendre du bon temps en finale d'un Grand Chelem, au juste, quand il n'a jamais battu le moindre tocard dans la sérénité?

Guillermo Coria, son adversaire, s'était réveillé en plein rêve: conscient qu'il était en train de gagner Roland-Garros, il s'était effondré brusquement, tétanisé par des crampes de stress - il ne s'en est jamais remis et erre aujourd'hui dans les tournois challengers. Vainqueur par inadvertance, Gaston Gaudio ne s'est plus pardonné depuis la moindre médiocrité. De la même manière que Marat Safin a «gâché trois ans de carrière à vouloir rééditer sa finale prodigieuse de l'US Open 2000», comme le raconte joliment Mats Wilander dans L'Equipe.

Esthète brûlé, Gaston Gaudio admet ce que tous ses suiveurs, eux, subodorent depuis longtemps: «Le tennis me rend fou.» En cas de défaite, il promet de partir sans laisser d'allégresse.