Football

Anderlecht, la classe à la belge

En quarts de finale de l'Europa League, le plus titré des clubs belges s'offre contre Manchester United deux de ces grandes soirées qui ont fait sa légende. Le match nul obtenu jeudi à domicile préserve ses chances de qualifications et ravive les souvenirs

Manchester United menait depuis la 37e minute de jeu et un but de raccroc signé Henrikh Mkhitaryan. Les chants des supporters belges ne s'interrompaient pas mais faiblissaient, comme si l'idée que le match allait se terminer sur ce 0-1 ni humiliant ni réjouissant s'était installée dans l'opinion collective. Et puis, à cinq minutes du terme, le latéral Ivan Obradovic déborda une fois de plus et centra. A cinq mètres du but, Leander Dendoncker fut le plus vif. Alors, soudainement, le stade Constant Vanden Stock se réveilla. Clameur. Joyeux mouvements de foule dans les tribunes. Et dans l'air, ce petit truc à peine perceptible, le parfum presque suranné des grandes soirées européennes.

Au coup de sifflet final, les supporters exultèrent comme s'ils avaient gagné. En conférence de presse, José Mourinho bouda comme si ses Red Devils avaient perdu. René Weiler, entraîneur suisse des Mauves, résuma bien la situation: «Ce nul veut dire que tout reste ouvert. Nous avons encore une chance de nous qualifier.»

Pour le Royal Sporting Club Anderlecht (RSCA), ce match devait rappeler l'exploit accompli, lors de la saison 2000-2001, par Jan Koller et compagnie qui, en phase de groupes de la Ligue des champions, avaient battu le Manchester United de Fabien Barthez, Ryan Giggs et David Beckham - les dirigeants avaient d'ailleurs réuni quelques-uns des héros durant la semaine pour inspirer la nouvelle génération. Davantage encore, ce quart de finale d'Europa League devait reconnecter les Mauves à leur passé glorieux. Quand Anderlecht régnait sur le football belge et partait sans complexe à l'assaut des compétitions internationales. 33 titres de champion depuis 1947, c'est-à-dire presque un sur deux possible. Deux doublés Coupe des vainqueurs de Coupe-Supercoupe d'Europe (1976 et 1978). Une Coupe de l'UEFA (1983). C'était le temps où Bruxelles brusselait aux yeux du monde entier.

La classe à la belge

Ces faits d'armes nourrissent encore la fierté des supporters locaux. «Anderlecht, c'est tout simplement le plus grand club de Belgique, un nom qui résonne partout en Europe. Pendant 50 ans, le Sporting a assis une réputation de gagnant et même plus que ça. Traditionnellement, il pratique un jeu attractif. Il se veut l'ambassadeur de la classe à la belge», décrit l'ancien international Marc Degryse (63 sélections) devenu consultant pour plusieurs médias.

Le panache d'Anderlecht a séduit bien au-delà des frontières, comme le décrivait le journaliste Simon Meier dans Le Matin Dimanche: «Le RSC Anderlecht n’inspire pas grand-chose aux adeptes du ciseau retourné sur PlayStation, sinon qu’il vaut mieux ne pas choisir ça comme équipe si tu veux avoir une chance. (...) Mieux encore que Zorro, Thierry la Fronde ou Robin des Bois réunis, les Rensenbrink, Van der Elst, Vercauteren, en sautant de Coeck à Haan, incarnaient l’idée d’une rébellion conquérante face aux puissants.»

L'entraîneur suisse René Weiler, à la tête du RSCA depuis l'été dernier, embrasse aussi la grande tradition de son club. «L'histoire ne nous fait pas gagner des matches, nous confiait-il cette semaine. Mais je ressens une certaine fierté à pouvoir contribuer à en écrire les prochains chapitres.» Forcément, en Belgique et a fortiori dans l'agglomération bruxelloise, ces sentiments sont exacerbés. «Un quart de finale de coupe d'Europe, inédit pour Anderlecht depuis vingt ans, contre un adversaire comme Manchester United, cela ravive les souvenirs des vieux supporters», glisse Marc Degryse.

Lire notre interview de René Weiler:  «Un entraîneur n'a plus le droit de perdre»

Mais les temps ont bien changé. L'arrêt Bosman a fait le lit d'un football mondialisé, où les clubs majeurs des petits pays peinent à régater avec les grands. José Mourinho râlait du match nul concédé car son équipe aurait dû avoir la tâche «facile». Comme lui, plus personne ne voit Anderlecht comme un grand d'Europe. Même en Belgique, sa domination s'est étiolée. «Cela fait deux ans que le titre de champion échappe aux Mauves. Dit ainsi, cela n'a l'air de rien mais pour ce club en particulier, c'est une anomalie historique», souligne Christophe Franken, journaliste à la Dernière Heure.

Mais voilà: les autres équipes ont petit à petit rattrapé leur retard sur Anderlecht. Repéré alors qu'il n'avait «même pas 8 ans», le légendaire Paul van Himst (huit fois champion de Belgique entre les années 60 et 70) en témoigne dans la presse belge. «J'ai toujours évolué dans une catégorie d'âge supérieure. Je pense qu'Anderlecht avait 25 ans d'avance sur les autres clubs en ce qui concerne la formation des jeunes.»

Marc Degryse, quatre fois champion en six saisons passées au club, renchérit: «En arrivant du FC Bruges, pourtant le deuxième club du pays, je changeais de dimension. Dans un club de province, on veut être champion et si on y parvient de temps en temps, c'est bien. A Anderlecht, on doit l'être. Cette ambition s'accompagnait d'un degré de professionnalisme plus élevé. A l'époque, j'avais 23 ans et si je voulais évoluer dans ma carrière, je devais passer par là. Aujourd'hui, c'est différent. Les scouts internationaux voient les matches de toutes les équipes. Un joueur belge peut percer sans transiter par le Sporting.»

Dikkenek, «gros cou»

Anderlecht reste néanmoins un club à part. Un sondage a récemment montré qu'il était le club belge comptant le plus de supporters, mais aussi le plus détesté de tous. On lui prête la prétention de la capitale qui domine la province. On raille sa richesse. Le «Royal» qui anoblit son nom. Bref, son arrogance. Dans les travées du stade, le journaliste Christophe Franken rigole. «Il y a une expression flamande, typiquement bruxelloise, pour décrire cela: dikkenek, gros cou en français. Traditionnellement, à Anderlecht, il y a cette idée qu'on peut être un peu suffisant et que ça va passer quand même, car on est Anderlecht.» Marc Degryse nuance: «Les supporters des autres équipes font toutes sortes de reproches aux Mauves, de leur prétendue arrogance à l'absence de camaraderie qui régnerait dans le club, mais tout ça me semble assez faux. J'y vois une forme de jalousie.»

Contre Manchester United et son budget une dizaine de fois supérieur, Anderlecht, plutôt que d'avoir le gros cou, a fait le dos rond. Combativité. Abnégation. «J'ai aimé le courage de mon équipe», a salué René Weiler dans son style sobre. Très engagés, les Mauves n'ont rien lâché. Normal, pourrait-on penser, sauf que les clubs belges ont si bien intégrés le fossé qui les sépare des plus grosses cylindrées européennes qu'aujourd'hui, il n'est pas rare de les voir délibérément privilégier le championnat en profitant des rencontres internationales pour faire tourner leur effectif. Une hérésie, pour Marc Degryse. «Avant, on se démenait en championnat pour pouvoir se démener en Ligue des champions la saison suivante. Maintenant, les équipes misent tout sur le championnat pour décrocher les primes de participation aux compétitions européennes, mais ils ne les jouent pas nécessairement à fond. Du coup, les supporters s'en désintéressent. Ils ne comprennent pas pourquoi ils devraient payer des places plus chers pour voir leur équipe moins forte qu'en championnat. C'est un manque d'ambition regrettable.»

Un glorieux passé sans cesse évoqué

Pas de ça à Anderlecht. Le club se doit d'honorer ce glorieux passé qu'il ne cesse d'invoquer. D'autant que cette saison, tout roule. Encore en lice en Europa League. En tête du championnat de Belgique. Et si le Stade Constant Vanden Stock - rénové mais ancien et implanté au cœur d'un quartier dense - limite son développement, ses autres infrastructures sont modernes et fonctionnelles. Son centre de formation tourne à plein régime. Le staff de Servette, dont les espoirs avaient rencontrés ceux d'Anderlecht l'an dernier en Youth League, en avait été impressionné. Romelu Lukaku ou Vincent Kompany ont été formés ici, comme Youri Tielemans (19 ans, capitaine et excellent contre Manchester), le demi défensif qui affole l'Europe.

Et puis il y a René Weiler. Inconnu à son arrivée, critiqué les premiers mois pour ses choix sportifs et sa façon de communiquer, le Zurichois a aujourd'hui presque tout le monde dans sa poche. Ses beaux yeux séduisent les Bruxelloises, nous dit-on, et sa poigne lui vaut le respect des spécialistes. Les journalistes saluent cet entraîneur qui ne s'est pas contenté d'entendre qu'Anderlecht était un grand club, mais qui a voulu que cela se sente sur le terrain et ailleurs. Avec lui, pas de dikkenek: il a complètement modifié la mentalité, même au-delà de la première équipe, nous assure-t-on.

A ce stade, Anderlecht peut encore espérer éliminer Manchester United en Europa League, et plus sereinement chasser un 34e titre de champion de Belgique. Pour raviver les exploits du passé, il fallait peut-être les oublier un peu.

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