Tennis

Anderson-Isner, voyage au bout de l’ennui

Quand deux grands serveurs se rencontrent, qu'est-ce qu'ils se racontent? Pas grand-chose, mais pendant très longtemps. Kevin Anderson l'emporte après 6h35 de jeu (7-6 6-7 6-7 6-4 26-24)

Au départ, cela semblait une bonne idée. Programmer le match Kevin Anderson-John Isner en entrée sur le Centre Court avant le plat de résistance: l’autre demi-finale, la finale avant la lettre, Rafael Nadal-Novak Djokovic. Sauf que…

Il y avait un risque que, placée en seconde partie, la demi-finale du Sud-Africain Anderson et de l’Américain Isner (pourtant têtes de série 8 et 9) n’intéresse pas le public. En ouverture de programme, le risque était encore plus grand que ce duel de serveurs s’éternise plus que nécessaire. Et c’est ce qui advint. Marc Rosset fut bien avisé de monter dans la cabine de la RTS avec des provisions «pour tenir dix heures».

Des jeux trop similaires

Certains matchs au très long cours sont entrés dans la légende du tennis. Pas celui-ci, même si sa durée (6h35, record pour une demi-finale) et son cinquième set (26-24, près de trois heures de jeu) en font forcément un objet étrange, unique. Pour qu’une partie soit mémorable, il faut de beaux points, c’est-à-dire une confrontation de styles. Or, le jeu d’Anderson et celui d’Isner étaient trop similaires pour s’emboîter. Ce n’était pas un dialogue mais deux monologues, chacun prenant alternativement la parole lorsqu’il lui était donné de servir.

Aucun des deux protagonistes n’est à blâmer. Chacun a joué avec ses armes et essayé de répéter ce qu’il savait faire de mieux. Le problème, c’est qu’avec deux joueurs aussi grands (2m03 pour Anderson, 2m08 pour Isner), leur très gros point fort (le service) coïncide avec leurs plus gros points faibles (le retour et, plus globalement, la vivacité et la mobilité). Chacun était ainsi quasi assuré de remporter ses jeux de service et de perdre ceux de retour.

Ce n’est pas du tennis, c’est du morse

Après treize minutes de jeu, il n’y a que 2-1 Anderson dans la première manche. Après 27 minutes, nous n’en sommes qu’à 3-2; à la demi-heure: 3-3. A 4-4, BBC1 part déjà voir ce qui se passe ailleurs et passe le relais à BBC2. A 5-4, Kevin Anderson est à deux points du break et du set (15-30). John Isner sert. Service gagnant et il recolle à 30-30. Double faute et il concède une balle de set. Service gagnant (sur 2e balle) et il l’efface. Ace et il se donne de l’air. Service gagnant et on continue (5-5).

Attendu depuis le début du match, le premier tie-break survient après 52 minutes. A l’heure pile, l’égalité est parfaite: 6-6 et 6-6. Kevin Anderson parvient à conclure (8-6) sur l’un des rares longs échanges de la partie. A ce stade, 93 points ont été joués: 18 ont été gagnés sur des aces, 41 sur des services gagnants. Ce n’est pas du tennis, c’est du morse.

Comme du papier à musique

Le deuxième set est à l’avenant, même si Isner sauve une balle de break à 4-4. Réglés comme du papier à musique, les deux joueurs pointent au deuxième tie-break après 1h50; un bon temps de passage. Isner se détache rapidement (5-0) mais laisse filer trois balles de set avant d’égaliser à une manche partout (7-6, 7 points à 5). Sur un ace, comme il se doit.

Dans la troisième manche, l’impensable se produit: break Anderson (4-3, service à suivre). Une seule chose pouvait être aussi improbable qu’un break dans cette manche: deux breaks. John Isner refait immédiatement son retard et accroche un troisième tie-break consécutif. Après 2h42 de jeu, la seule bonne nouvelle est qu’on y arrive chaque fois un peu plus vite. Il y a tout de même quelques jolis points, comme lorsque Anderson contre un service surpuissant d’un retour bloqué, ou lorsque Isner, surpris de voir son service lui revenir dans les pieds, s’en sort d’une très jolie demi-volée amortie.

Qu’ils jouent bien ou pas ne change rien à l’affaire, toujours aussi indécise: 6-6 dans le tie-break. Isner manque une balle de set sur son service, Anderson fait de même en pire (double faute), et l’Américain finit par virer en tête (11-9).

Le record, 11h05 de jeu

En début de quatrième set, le Centre Court laisse apparaître des taches vertes de plus en plus grandes dans les tribunes. Peut-être les spectateurs sont-ils allés déposer un cierge au pied du court N°18, où une plaque commémore le match le plus long de l’histoire du tennis: 11h05 de jeu entre le 22 et le 24 juin 2010. John Isner y était déjà. Breaké à 2-2, il revient à nouveau. A 4-4, on se dit que les membres du All England ont encore largement le temps de se réunir pour modifier le règlement et autoriser le tie-break dans le cinquième set. Trop tard: nous y voilà (déjà?), Anderson confirmant un nouveau break pour conclure (6-4).

Pour la première fois, la manche ne va pas au tie-break mais il n’y pas de quoi se réjouir: les choses sérieuses débutent maintenant. Les joueurs vont serrer encore plus le jeu, tenir leur service coûte que coûte. Les balles de breaks sont des trains ratés un soir de trafic perturbé: quand passera le prochain? Kevin Anderson en a une à 10-10, deux autres à 17-17 mais rien n’y fait. Le match s'enfonce dans sa logique absurde. Une stat passe: sur 349 points joués, 336 (96%) ont donné lieu à deux échanges ou moins. L’égalité à 20-20 est atteinte au bout de 140 minutes, pour le seul cinquième set. Ceux qui sont restés (à peu près la moitié du Centre Court) veulent connaître la fin et finissent par se prendre de passion, à l'usure, par ce scénario hors norme.

Anderson est le plus proche de faire le break, mais ça ne va jamais plus loin que 0-30. Jusqu’à 24-24 où John Isner finit par craquer. Au jeu suivant, Kevin Anderson se qualifie pour la finale au terme d’une lutte de 6h35 (7-6 6-7 6-7 6-4 26-24). Il ne savoure pas vraiment l'instant, partagé entre l'hébétude, la compassion pour son adversaire, le harassement et l'embarras d'une finale à venir. Aura-t-elle lieu dimanche? L'autre demi-finale, sublime, elle, d'entrée, entre Rafal Nadal et Novak Djokovic est arrêtée à 23 h alors que Djokovic mène deux sets à un (6-4 3-6 7-6). Elle reprend aujourd'hui à 14h, juste avant la finale dames.

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