C'est un jeune homme aux allures d'éternel ado gaffeur, un grand timide qui, s'il le pouvait, creuserait un trou pour éviter de se retrouver au centre d'un tel battage médiatique. André Bucher est coureur de demi-fond. Champion d'athlétisme. Et l'acception prend ici toute sa mesure en ce sens qu'il vit pour l'athlétisme, réfléchit en fonction de l'athlétisme, et réduit volontairement son univers face au public à l'athlétisme. Les photos à domicile avec chaton et pyjama dans les journaux «people»? Les grandes révélations sur son intimité? Pas pour lui. «J'essaie de me protéger. Ma vie privée ne concerne personne», dit-il.

Pourtant, Dieu sait si le personnage Bucher est devenu médiatisé cette année. Auteur de la meilleure performance mondiale de l'année sur 800 m en juillet à Lausanne, performance qu'il détient encore en 1'43''12, l'antihéros à la peau blanche et aux cheveux blonds sera l'un des grands favoris de la discipline aux Jeux de Sydney. Ce soir, dans le cadre du meeting de Zurich (lire ci-dessous), il devait rencontrer son principal adversaire, le Danois d'origine kenyane Wilson Kipketer, pour la première fois de l'année; mais ce dernier a déclaré forfait pour blessure. Il se contentera largement d'être la star de l'athlétisme suisse cette saison, dans un contexte où tous les leaders accumulent les malheurs. Anita Weyermann? Blessée après une chute en vélo tout-terrain, en crise après la séparation d'avec son père-entraîneur, et en plein doute à quelques jours seulement de la fin de la période de qualification pour Sydney. Matthias Rusterholz? De retour sur 400 m il y a deux semaines seulement, après d'interminables problèmes de santé. Marcel Schelbert, le médaillé de bronze des Mondiaux 1999 sur 400 m haies? Lui aussi blessé, absent des pistes pendant dix mois, et contraint de réussir un exploit avant le 13 août pour obtenir son billet pour Sydney.

André Bucher, lui, survole les événements avec une force tranquille, et domine les courses avec une régularité impressionnante. «Il est en pleine confiance, dit de lui son entraîneur, Andy Vögtli. Depuis sa contre-performance l'an dernier aux Mondiaux de Séville (ndlr: élimination en demi-finale), il a progressé tactiquement.» Et l'image qu'il véhicule – aussi lisse soit-elle – fait de lui un modèle tout trouvé pour les puristes. A une époque où le monde du sport ne cesse d'être troublé par les problèmes de dopage et de triche, Bucher incarne en quelque sorte

l'athlète idéal. Il est jeune (24 ans), simple, brillant, fidèle à son petit club (Beromünster) et à Andy Vögtli, son entraîneur de toujours. Instituteur diplômé, il trouve encore le temps entre deux courses d'étudier l'histoire à l'Université de Berne. Son discours, lui, a quelque chose de rassurant. Prenez le dopage: «Je suis content d'être contrôlé, pour montrer que je suis «propre». Les sceptiques peuvent croire ce qu'ils veulent, mais je suis au plus près de ma conscience.» Ou l'argent: «Le sport n'a jamais été un business pour moi. Aujourd'hui, je gagne ma vie comme je la gagnerais si j'exerçais mon métier d'instituteur. Je pourrais toucher davantage de la part de certains sponsors, mais je ne veux pas devoir subir des obligations.»

Le tableau paraîtrait presque trop beau si ses proches ne l'avaient pas toujours connu aussi sain et respectueux de sa ligne de conduite. «J'ai commencé l'athlétisme à 10 ans par amour du sport, et non pour devenir un jour riche et célèbre», insiste le Lucernois de Neudorf. Sa progression a été graduelle, loin des percées subites et suspectes de certains athlètes: médaillé d'argent aux Mondiaux juniors de 1994 sur 1500 m et aux championnats d'Europe juniors l'année suivante sur 800 m, puis aux Européens «moins de 23 ans» en 1997; deuxième, encore, aux championnats d'Europe seniors en 1998; recordman de Suisse du 800 m en 1'42''92 depuis l'année passée, un temps qui lui a permis de terminer la saison avec le quatrième temps absolu. Restaient à améliorer les détails, et à travailler un peu la force. Chose faite avec Jean-Pierre Egger, l'ex-entraîneur de Werner Günthör, puis cet hiver grâce à un séjour de trois mois dans les infrastructures ultramodernes de l'Institut australien des sports, à Canberra. Deux tiers de travail de musculation sur les jambes, les adducteurs et les abdominaux, un tiers sur le haut du corps: «J'ai gagné en stabilité et en coordination», avoue le méticuleux à la foulée académique, dont la capacité d'accélération dans les 200 derniers mètres a encore augmenté.

Aujourd'hui, André Bucher sait qu'une médaille olympique est possible. Il sait aussi que plusieurs de ses adversaires jouent au chat et à la souris depuis le début de la saison, pour éviter de rencontrer la concurrence jusqu'aux Jeux. Mais il rêve d'imiter Vebjörn Rodal à Sydney. En 1996, à Atlanta, personne n'attendait ce Norvégien lors de la finale olympique du 800 m. Et Rodal, certes moins surveillé que ne le sera le Suisse, s'est imposé devant tous ses adversaires médusés…