Le bonheur d'une médaille mondiale, cela ne tient parfois qu'à un fil. Le Lucernois André Bucher en sait quelque chose. Médaillé de bronze, hier, sur 800 m lors des championnats du monde en salle d'athlétisme à Lisbonne, il savourait un bonheur mérité: «J'ai donné le meilleur de moi-même et, même si je voulais gagner, je suis vraiment très heureux.» Car, au moment de savourer son premier podium mondial en senior, nul doute qu'il a encore en mémoire les images qui ont suivi sa série, vendredi. Quand, le regard hésitant, les mains sur les hanches, il semblait interroger le public pour savoir s'il participerait aux demi-finales. Parti en tête, sans se retourner, il était passé sur le fil par deux adversaires. Encore fébrile suite à un rhume contracté en début de semaine, le Suisse ne devait sa qualification qu'au jeu hasardeux des meilleurs battus. «Ce n'était vraiment pas mon jour, expliquait-il après sa course. Mais samedi, personne ne sait ce qui peut arriver. Il faut vite oublier, et laisser tout cela derrière.»

D'autant que la journée n'avait pas souri aux autres athlètes suisses. Tour à tour, Alain Rohr et Peter Philipp étaient éliminés de leurs épreuves, respectivement sur 400 et 1500 m. «Je suis déçu, glissait le Bernois Alain Rohr après ses 47''62. Ici, il est difficile de partir en tête de course, comme lors des championnats suisses. Mais c'est une bonne expérience.» Restait, pour les deux hommes, à faire corps derrière Bucher pour le porter vers un podium. «Le fait de n'être que trois dans la délégation n'est pas un problème, estimait le Grison Peter Philipp, après avoir bouclé en 3'40''93. L'ambiance est très bonne entre nous. Nous allons encourager André, mais je crois qu'il sait très bien ce qu'il a à faire.» André Bucher, d'ailleurs, en apportait la preuve dès le lendemain. Samedi en effet, en 1'47''04, il se qualifiait haut la main pour la finale.

Le ton était donné, et la finale serait du même acabit: tous derrière et lui devant. En partant en tête, pour la troisième fois en trois jours, l'instituteur prenait de gros risques. «C'était ma seule chance, expliquait-il après la course. Partir vite, et essayer de tenir.» Le retour du prodige russe Yuriy Borzakovskiy sera pourtant foudroyant. En 200 derniers mètres de douleur, Bucher était encore repris par le Sud-Africain Johan Botha. Mais par personne d'autre. Ses 1'46''46 lui valait un podium de bronze. «Dans la dernière ligne droite, j'étais totalement vidé, sans réaction, soufflait-il. Quelle que soit la couleur de la médaille, j'en suis très content.» Lui qui véhicule une image lisse, un peu froide parfois, fait juste étalage d'un bonheur simple. Heureux de courir, d'être là. Et avec le panache, s'il vous plaît. Mais n'allez pas y voir une revanche sur Sydney, où il n'avait terminé «que» cinquième. «Non, je regarde vers l'avenir. Je pense être plus fort que l'an dernier à la même époque. J'espère donc courir plus vite cet été que l'an passé.» Voilà qui promet de sacrés Mondiaux à Edmonton, au mois d'août…