Cela commence de manière tristement banale en cette saison. Un communiqué de la police du Valais, «Saas-Fee: accident de montagne – Une personne décédée», informe que «le dimanche matin 29 novembre 2020, une femme a été retrouvée sans vie par les services de secours de Saastal. […] Des premiers éléments de l’enquête, il ressort que la victime, une Suissesse de 46 ans domiciliée dans le canton de Berne, a fait une chute d’environ 140 mètres après avoir glissé sur un ruisseau verglacé.»

On apprend bien vite ce que ses proches redoutent depuis plusieurs jours qu’ils sont sans nouvelles: cette femme en tenue de sport, c'est Andrea Huser, domiciliée à Sigriswil, au bord du lac de Thoune, infirmière à la clinique Schönberg de Gunten. Jusqu’à cet été, Andrea Huser était aussi et surtout l’une des meilleures spécialistes mondiales de trail. Elle venait de prendre sa retraite sportive, à 46 ans, usée par des blessures à répétition, dont quatre fractures de fatigue en deux ans. «Mes os de la région pelvienne gauche semblent ne plus pouvoir supporter les charges d’entraînement élevées», constatait-elle il y a quelques semaines sur son compte Facebook.

L’aventure avant le résultat

Il avait fallu cela pour venir à bout de ce phénomène d’endurance, qui brilla et gagna dans huit disciplines différentes mêlant effort de longue haleine et nature: VTT, triathlon, ski de fond, marathon, gigathlon, ski-alpinisme, trail, ultra-trail. Son palmarès impressionne autant par sa diversité que par sa richesse. Championne d’Europe de VTT en 2002, Andrea Huser a aussi gagné le Grand Raid à Verbier en 2004, le Gigathlon (deux fois), des triathlons d’été et d’hiver, la Patrouille des glaciers, la Diagonale des Fous (Grand Raid de La Réunion) en 2016 et 2017, l’Eiger Ultra Trail, le marathon du Jour de l’An de Zurich ou la Gommerlauf à ski de fond. Son nom apparaît également en bonnes places dans les archives d’autres épreuves mythiques telles que Sierre-Zinal, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc et le Marathon des Sables.

Si son professionnalisme et ses capacités physiques ont marqué les esprits, ce sont d’abord ses qualités humaines que ceux qui l’ont côtoyée mettent en avant aujourd’hui. A très haut niveau, gentillesse rime rarement avec palmarès, ni sourire avec courir. Et pourtant. «Dans toutes ses compétitions, c’était toujours une question d’expérience et de défi physique, pas de résultat», observe dans le Thuner Tagblatt Roland Graber, vice-président de l’association Pro Sport Sigriswil, qui soutenait financièrement cette athlète se suffisant de peu.

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Andrea Huser était «une belle personne qui a donné tout son sens au sport féminin dans la qualité de ses performances et sa présence régulière sur les podiums», souligne la direction de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. «Le trail est en deuil mais nous garderons en mémoire cette exceptionnelle traileuse, son humilité et sa gentillesse», écrit l’organisation de la Diagonale des Fous. «C’était une extraordinaire coureuse, certaines saisons elle courait littéralement tout, reliant les ultras chaque semaine. Tu vas nous manquer, Andrea!» a posté la légende espagnole Kilian Jornet.

11 ultra-trails en une année

Formée à la dure, entre les pistes de ski d’Alt Sankt Johann et les travaux à la ferme familiale dans le Toggenburg, Andrea Huser s’est véritablement épanouie sur le tard, à l’approche de la quarantaine en découvrant le trail. «La course en sentier m’a attrapée immédiatement. J’aime aussi beaucoup voyager. Là, je pouvais faire les deux», expliquait-elle en 2017, année où elle remporta le classement général de l’Ultra-Trail World Tour. Elle pouvait aussi idéalement tirer le meilleur profit de ses facultés physiques exceptionnelles. Très agile en descente, repoussant loin les limites de la souffrance, elle étonnait par sa faculté de récupération remarquable. «En 2017, elle a enchaîné onze ultra-trails!» se souvient le traileur français François D’haene sur Twitter.

Il n’y avait pas de secret, à l’en croire, seulement une grande passion et beaucoup d’heures d’entraînement (jusqu’à 25 heures par semaine). «Si vous effectuez régulièrement de tels exploits, vous êtes à un niveau où vous pouvez bien les digérer», expliquait-elle.

Le mois dernier, Andrea Huser avait été malade du Covid-19. Le 22 novembre, elle postait quelques images sublimes prises au sommet du col du Gurnigel. Elle disait se sentir encore faible mais heureuse dans cet environnement magnifique et paisible. Quelques jours plus tard, c’est dans un décor que l’on espère magnifique et paisible que son cœur, qui ne battait qu’à 32 pulsations par minute au repos, s’est arrêté.

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