Avant de disparaître, Andreas Klöden s'essaie à un exercice contre-nature pour lui: le sourire. «Ça n'aurait pas pu mieux se passer pour moi cette semaine. Je ne peux pas parler de rêve, mais c'est toujours agréable de gagner une course.» Pour l'émotion, il faudra repasser. Vainqueur du Tour de Romandie sans discussion possible malgré la petitesse des écarts, ce dimanche à Lausanne, l'Allemand a déjà la tête ailleurs puisque son équipe Astana a été repêchée in extremis par les organisateurs du Giro (lireci-dessous).

«Je n'en ai pas entendu parler mais s'il y a la possibilité d'être au départ (ndlr: le 10 mai prochain à Palerme), ce serait magnifique», marmonna-t-il samedi, feignant l'étonnement face à la bonne nouvelle, au terme d'une étape Sion-Zinal parfaitement contrôlée. «Mon objectif reste, à terme, de gagner un grand Tour. Je sais ce qu'il faut faire, sur trois semaines, pour y arriver.» Quelques banalités plus tard, il s'avance: «Je ne me mets pas de pression, ce serait mon premier Giro. Mais j'ai le sentiment que je serais en mesure de le gagner.»

Tout va très vite dans le vélo actuel. Il y a deux mois encore, Andreas Klöden, affaibli par un virus, appartenait à une formation rejetée de tous ou presque; récemment retapé sur le Tour de Turquie, le revoilà fringant fer de lance de l'une des meilleures équipes au monde. «Les choses ont tourné dans le bon sens, c'est bien», philosophe-t-il, planqué sous sa casquette. Contrairement à son ami Jan Ullrich, qu'il fréquenta dès 1986 dans le cadre des programmes de formation des athlètes «made in RDA», la brindille (1m83 pour 63 kilos) tout-terrain n'a jamais attiré la lumière. Cantonné dans l'ombre de son glorieux capitaine durant les années Telekom et T-Mobile (1998-2006), puis dans le trouble sillage d'Alexandre Vinokourov l'an passé chez Astana, le dauphin des Tours de France 2004 et 2006 peut-il, à bientôt 33 ans, forcer son destin, aimanter les projecteurs? «J'ai encore envie de gagner, de me faire plaisir sur un vélo.»

Andreas Klöden est un homme discret, mais persistant. Tandis que de nombreux aveux et témoignages font état d'un dopage organisé chez T-Mobile durant toutes les années où il y a exercé son métier, le médaillé de bronze des Jeux de Sydney continue à nier tout contact avec les spécialistes de la clinique de Fribourg-en-Brisgau. Patrik Sinkewitz, dopé repenti et ancien coéquipier, l'a balancé aux enquêteurs. «Que dois-je répondre à ça?», interroge-t-il à son tour, agacé, quand on lui demande son avis sur la question. «Tout ce que je peux vous dire, c'est que je suis régulièrement contrôlé, souvent de façon inopinée, par cinq instances différentes: l'UCI, la fédération allemande, l'Agence mondiale antidopage, Swiss Olympic (ndlr: il y est affilié en tant que résident de Kreuzlingen) et la structure mise en place par ma propre équipe. Après, ce que disent les médias allemands, ça m'est égal.»

Andreas Klöden a trouvé la paix de l'autre côté du lac de Constance en 2004, lorsqu'il s'est installé avec sa compagne et leurs deux enfants à un saut de puce de chez les Ullrich - leurs dames respectives sont très amies. «Là-bas, on peut s'entraîner tranquille. Je me verrais bien y vivre jusqu'à la fin de mes jours.» Repas de famille, sorties sur les routes de la campagne thurgovienne et vaines conquêtes sous le maillot rose de la T-Mobile: Jan et Andreas ont tout partagé pendant des années sauf, promis juré, leur suivi pharmaceutico-médical. Le premier, banni du peloton pour sa collaboration avec le manipulateur sanguin Eufemiano Fuentes, est tombé de son piédestal outre-Rhin. Le second court toujours, malgré les soupçons, et vient donc de s'adjuger le Tour de Romandie. «Je suis très heureux de ma forme», répète-t-il avec l'entrain du veau qu'on mène à l'abattoir. L'Allemand peine à dire ce qui, de son succès cette semaine ou de l'accès surprise au Giro, le réjouit le plus. Il ne sait pas non plus quel rôle lui sera dévolu sur les routes transalpines: «Alberto Contador et Levi Leipheimer seront aussi là et nous n'avons pas encore eu le temps de parler de tactique ou de leader. On verra bien, en fonction des jambes de chacun...» Andreas Klöden semble attendre quelque chose. Discrètement, tapi dans l'ombre. La lumière?