Au royaume des anneaux, le trublion Andrew Jennings continue de se délecter. Lunettes sur le bout du nez, sac en bandoulière et démarche chaloupée, ce journaliste anglais savoure sa revanche depuis que le Comité international olympique – le même qui avait obtenu sa condamnation pour calomnie en 1994 – l'a redéclaré «persona grata» à l'occasion de la conférence mondiale sur le dopage, en février 1999. Depuis, on croise le quinquagénaire dans les couloirs du Palais de Beaulieu, on le retrouve au Congrès américain et dans les réunions de fédérations sportives, toujours curieux, toujours prompt à poser des questions dérangeantes. A la veille des Jeux de Sydney, fort d'un travail de sape de plus de dix ans, il publie avec une autre journaliste, Clare Sambrook, un troisième livre sur le CIO: The Great olympic swindle (La Grande escroquerie olympique, devenu La Face cachée des Jeux olympiques dans sa version française).

Contexte différent

Dans les deux premiers livres chocs, Lords of the rings (Main basse sur les Jeux) et The New lords of the rings, Jennings émettait de lourdes accusations de corruption à l'encontre de certains membres du CIO. Aujourd'hui, conforté par le scandale de Salt Lake City, il revient avec gourmandise sur cette crise. Mais le contexte a sensiblement changé: alors que le Tribunal de police de Lausanne l'avait condamné en 1994 à 5 jours de prison avec sursis après la parution de Lords of the rings, le CIO accueille ce nouveau livre avec une quasi-indifférence. «Avant la parution, je m'attendais à devoir répondre à des dizaines de téléphones de journalistes du monde entier, avoue le porte-parole du Comité, Franklin Servan-Schreiber. Or j'en ai reçu à peine deux ou trois.»

C'est que The Great olympic swindle sent un peu le réchauffé. Les lecteurs qui n'ont pas suivi la grande crise de 1999 découvriront des épisodes peu glorieux, et les plus avertis retrouveront des informations déjà parues dans les médias, venus chasser sur le terrain de Jennings dès le début du scandale: la liste ahurissante des cadeaux et autres privilèges offerts par le comité de candidature de Salt Lake City, l'audition du président Samaranch par la commission d'enquête du Congrès américain, en passant par les irrégularités d'Atlanta et les activités politiques ou professionnelles troubles de certains membres du CIO. Andrew Jennings reprend aussi quelques épisodes de ses deux premiers livres, racontés avec une plume alerte et un ton sarcastique qui, hélas, le dessert au fur et à mesure que sa croisade vire à l'obsession anti-CIO. En somme, et paradoxalement, cette crise ne fait pas ses affaires: sous la pression des événements, le CIO a dû se transformer, passant d'une forteresse de béton à une organisation plus ouverte, qui communique davantage et mieux.

Et même si l'enquêteur ne se contente pas de cette ouverture, il fait parfois des montagnes de certains épisodes sans grande portée polémique. Un exemple? Quand il se gausse d'un déplacement de Dick Pound, l'un des favoris à la succession de Juan Antonio Samaranch, dans une voiture puissante durant les Jeux de Los Angeles. Ou quand il ricane du contrat signé au moment de la crise par le CIO avec la plus grande agence de relations publiques du monde, Hill & Knowlton, dont il détaille la stratégie de façon intéressante. Une agence chargée dans ses missions précédentes de convaincre l'opinion publique que la fumée n'est pas nocive, ou que l'ex-dictateur haïtien «Baby Doc» Duvalier est un chic type. «Toutes les grandes organisations ont recours à des agences de relations publiques», se défend Franklin Servan-Schreiber, le porte-parole du CIO. «Il ne faut pas oublier que nous avions besoin de renfort pour notre communication. Pendant la crise, nous recevions plus de 300 appels par jour.» Dans la même lignée, l'auteur va un peu vite en dépeignant le Congrès américain comme un bastion d'intégrité, alors que le sénateur McCain, chargé de l'enquête, ambitionnait de devenir le candidat républicain aux élections présidentielles de cette année et avait trouvé un bon filon avec le scandale de Salt Lake City.

Anecdotes croustillantes

Mais la grande force d'Andrew Jennings est ailleurs: dans ce mélange d'enquête poussée, de révélations et d'anecdotes croustillantes sur le monde du sport. Certains épisodes plus ou moins connus sont choquants: matches de boxe achetés, infiltration de certains sports par la mafia, affaires de corruption de villes candidates enterrées par le CIO, difficultés «culturelles» de certains dirigeants à comprendre qu'on puisse un jour leur refuser quelque chose. D'autres, nouveaux, sont plus drôles. On apprend notamment, entre deux concerts de piano de la fille du Sud-Coréen Un Yong Kim impliqué dans le scandale de Salt Lake City, qu'un responsable d'une candidature olympique a demandé un jour si un membre du CIO était en visite pour le compte du guide Michelin, tant ce dernier avait fréquenté les meilleurs restaurants de sa ville. Un autre dirigeant, celui-ci membre du comité de candidature de Salt Lake City, décrit avec une certaine ironie les frais d'écolage payés à des enfants de membres du CIO comme «des aides humanitaires»…

Même si la grande majorité des milliards de téléspectateurs qui regarderont les Jeux n'ont jamais entendu le nom de Jennings, son livre a l'immense mérite d'éclairer un certain nombre de dérives du monde du sport. Avec une bonne dose d'humour en prime.