Tennis

Andy Murray, numéro 1 mondial de la résilience

Vainqueur du dernier tournoi de la saison à Paris-Bercy, favori du Masters qui s’ouvre à Londres, l’Ecossais est le 26e numéro 1 mondial de l’histoire de l’ATP. Pas le plus infamant ni le plus éblouissant, mais peut-être bien l’un des plus intéressants

Apprendre que l’on est numéro 1 mondial sans jouer, dans le silence impersonnel d’un players' lounge de fin de tournoi, par un adversaire qui vient vous annoncer un peu penaud qu’il est forfait; le sport a ses spoilers. Celui du tennis se nomme Milos Raonic. Il nous prive de l’excitation de découvrir l’issue à laquelle peu s’attendait il y a encore six mois: Andy Murray est numéro 1 mondial de tennis.

Après la venue de Milos, les bras d’Andy ne lui en sont pas tombés. Son avènement lui a peut-être coupé la parole mais c’est difficile à déterminer car le garçon n’est pas un grand expansif. Il s’est excusé avec une politesse toute britannique auprès du directeur du tournoi Guy Forget, puis s’est efforcé de divertir le public lors d’un entraînement qui s’acheva en exhibition avec les ramasseurs de balles. Dimanche, pour faire bonne figure, il a battu John Isner (6-3 6-7 6-4) et remporté le tournoi de Paris-Bercy.

Forcer le respect, à défaut de susciter l’admiration

Andy Murray force le respect, à défaut de susciter l’admiration. Sans doute parce que le respect est une appréciation objective alors que, souvent, l’admiration se fonde sur des critères subjectifs. Il n’a ni l’élégance aristocratique de Roger Federer, ni le magnétisme animal de Rafael Nadal, ni l’élasticité clownesque de Novak Djokovic. Il n’a pas même les fulgurances qui rendent Stan Wawrinka unique et imprévisible. De tous, Andy Murray est le moins affriolant: visage fermé, poing serré, des chevillères qui alourdissent encore sa silhouette massive, et ces vilains t-shirts blancs qui virent au gris-sale aux premières marques de sueur.

Et Dieu sait s’il transpire, Andy Murray. Pas le genre à abréger les matchs à coups d’aces ou de montée à la volée. Son jeu très complet repose sur une grande endurance, une défense implacable et un sens tactique parmi les plus développés. Autant de caractéristiques qui plaisent surtout aux initiés. Les autres constatent que ses défaites aux longs cours sont souvent plus enthousiasmantes que ses plus grands titres.

A Londres, il gagne l’or olympique contre Federer (2012) et deux fois Wimbledon (contre Djokovic en 2013, contre Raonic en 2016), à chaque fois en trois sets, à chaque fois dans des finales à sens unique. A Liège en 2015, il éteint l’ambiance, Goffin et le suspens en finale de la Coupe Davis, toujours en trois sets. A Rio, son empoignade contre Del Potro est plus mémorable (quatre sets, quatre heures de match) mais tout le mérite est attribué au vaillant Argentin, comme si l’épopée se refusait définitivement à Murray l’appliqué.

S’intéresser à sa vie, à son parcours

Pour apprécier Andy Murray à sa juste valeur, il faut s’intéresser à sa vie et à son parcours. Toute sa destinée est un éloge de la persévérance. Murray, ce fut longtemps celui qui flanchait en finale: huit perdues en tout en Grand Chelem (dont les quatre premières). Il a aussi été celui qui porta longtemps sur ses seules épaules le poids d’une interminable attente pour le tennis britannique: 76 ans pour Wimbledon, 79 pour la Coupe Davis. Depuis, il a enfin gagné le droit qu’on ne lui parle plus de Fred Perry.

Sa conquête du titre de meilleur joueur du monde résulte de cette même démarche patiente, progressive et obstinée. Il a d’abord été le numéro 4, un strapontin convoité par David Ferrer puis Stan Wawrinka. Il est ensuite resté un moment le numéro 3 attitré quand le corps de Rafael Nadal a lâché le premier. Il a hérité du numéro 2 lorsque Roger Federer a pris quelques distances avec le circuit. Le voici numéro 1 depuis que Novak Djokovic traîne son spleen sur les courts.

Le meilleur sur le court depuis quatre mois

Il est évident que l’effondrement psychologique du Serbe, qui comptait encore 8035 points d’avance (une victoire dans un tournoi du Grand Chelem rapporte 2000 points) au lendemain de leur finale à Roland-Garros, a fortement contribué au couronnement d’Andy Murray. Ils ne se sont plus rencontrés depuis et Murray n’a battu aucun top 10 ces six derniers mois mais il a remporté 6 titres (Queen’s, Wimbledon, Jeux olympiques, Pékin, Shanghaï, Vienne) et gagné 39 matches (les 39 marches) pour détrôner Djokovic. Le classement ATP ne lui rend justice que ce 7 novembre mais cela fait quatre mois qu’il est le meilleur sur le court.

La résilience, «l’art de nager dans les courants»

Djokovic serait en plein doute, entre crise de foi tennistique, trip mystique et tentative de sauver son couple. Mais des traumas, tout le monde en a, Andy Murray peut-être plus qu’un autre. Il est même le numéro 1 mondial de la résilience, cet «art de nager dans les courants» selon Boris Cyrulnik.

Andy Murray a 9 ans le 13 mars 1996 lorsque Thomas Watt Hamilton pénètre avec quatre armes de poing dans l’école primaire de Dunblane et tue 17 personnes, dont 16 enfants âgés de 4 à 6 ans. Avec son frère Jaimie, il se cache sous le bureau du directeur. Il dira d’abord avoir oublié, que c’était il y a longtemps, qu’il était trop petit, mais il fond en larmes lorsqu’il en parle en 2013 à la BBC, ou encore récemment lorsque sa ville natale lui rend hommage.

A onze ans, il suscite la jalousie du petit monde du tennis anglais, l’ambition d’une mère étouffante et la pression d’un contrat signé avec une société de management. «A cet âge, dira-t-il en juin au Monde, vous n’avez pas besoin de signer des contrats avec des marques de vêtements ou de raquettes… Ça peut rendre fou.» Il s’en sort, peut-être parce qu’il quitte l’Ecosse pour l’Espagne et l’académie Sanchez-Casals à 15 ans. Le soleil, certes, mais l’exil quand même.

Un fort tempérament et pas de langue de bois

Il serait faux, et dommage, de considérer qu’Andy Murray n’a pas de personnalité. C’est au contraire un personnage au tempérament bien trempé. Ils le sont tous à ce niveau. Lui s’est tout de même fait «plaquer» au printemps par Amélie Mauresmo parce que la Française, jeune maman, ne tolérait plus de se faire vertement insulter à la moindre contrariété. Depuis, Andy a rappelé Ivan Lendl et le duo fonctionne à merveille. Lendl, nettement moins glamour que Borg, Connors et McEnroe, était le Murray des années 80. Comme lui, il a longtemps perdu avant de beaucoup gagner.

Au contraire d’un Djokovic ou d’un Federer, Andy Murray s’est affranchi au fil du temps des discours convenus. Premier joueur majeur à choisir une femme comme entraîneur (Amélie Mauresmo, de 2014 à 2016), il fait parfois tousser l’ATP en interview, comme lorsqu’il déclare qu’il y a «trop d’argent dans le tennis», voire dérange franchement le milieu lorsqu’il estime qu’il y a «évidemment» du dopage dans le tennis. Il peut aussi dire ses quatre vérités à un adversaire sur le court («Personne ne peut te blairer sur le circuit», lance-t-il au Tchèque Lukas Rosol).

Nouvelle ère pour le tennis

Il paraîtrait même qu’Andy Murray a de l’humour. Il en faut pour apprécier une année 2016 complètement folle qui aura donc vu l’Ecosse, «la plus mauvaise nation de tennis au monde», selon un sketch célèbre des Monty Python, remporter Wimbledon et le titre olympique, détenir la Coupe Davis (en novembre 2015 en Belgique) et les premières places mondiales en simple et en double (Jamie Murray, le frère, en juillet).

Il n’est pas Federer, ni Nadal, Djokovic mais il est numéro 1 mondial. «And now, for something completely different…», voici l’Andy Murray flying circus qui ouvre une ère nouvelle pour le tennis.

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