Tennis

Andy Murray: «Parfois, c’est comme si mon existence dépendait de l’issue du match»

A Monte-Carlo, où il fait son retour après une blessure au coude, Andy Murray évoque, en exclusivité au «Temps», avec sincérité et humour sa famille, la réputation de perdant longtemps traînée et son changement de personnalité

Douze ans d’âge. C’est le temps sur le circuit professionnel qu’il a fallu, en bon Ecossais, à Andy Murray pour parvenir à maturité. Même si on ne parle que de Roger Federer, le numéro un mondial, c’est lui depuis une fantastique fin de saison 2016, qu’il paye un peu actuellement. Il aura fallu du temps également au public pour apprécier à sa juste valeur à la fois le joueur – peut-être le meilleur tacticien du circuit - et l’homme, aussi charmant et drôle en coulisses qu’il peut se montrer irascible et colérique sur le court. A Monte-Carlo, où il doit enfin lancer sa saison après un premier trimestre poussif, Andy Murray a accordé une longue interview au Temps. Ses réponses sont, comme lui, pleines de bon sens et de répartie.

Le Temps: On dit souvent qu’il est plus difficile de rester au sommet que d’y parvenir. Est-ce ce que vous constatez?

- Andy Murray: C’est difficile à dire. Il m’a fallu douze ans sur le circuit professionnel pour arriver au sommet. J’ai dû aligner le plus grand nombre de victoires d’affilée de toute ma carrière. Cette année, j’ai été absent du circuit pendant cinq ou six semaines et je suis toujours numéro un. Donc, je ne suis pas certain que ce soit plus difficile d’y rester.

J’ai eu mes meilleurs résultats quand je jouais pour mon pays

- Vous donnez l’impression de toujours jouer pour quelqu’un. Votre frère, votre mère, votre pays… Vous arrive-t-il de jouer pour vous?

- J’ai le sentiment que quand je joue pour une raison ou une cause particulière, ça m’aide à mieux me concentrer. Cela me met davantage de pression. Or j’aime jouer avec la pression. Quand je ne joue pas pour quelque chose, je la ressens moins et j’ai plus de mal à me concentrer, à trouver mon jeu. J’ai eu mes meilleurs résultats quand je jouais pour mon pays, à Wimbledon devant mon public. Ça m’aide clairement.

- Pendant longtemps, les gens dans votre pays ne croyaient pas en vous, vous aviez l’étiquette du perdant, mais, en même temps, on attendait de vous que vous succédiez à Fred Perry comme vainqueur britannique de Wimbledon. Quel fut le poids de cette délivrance?

- Ce fut énorme. Vous n’imaginez pas à quel point c’était pesant. On me parlait de ça en permanence. Pas une interview sans cette question. Et vous avez beau éviter d’y penser, quand on vous parle tout le temps de quelque chose, votre cerveau finit par se focaliser là-dessus. Si je vous dis de ne pas penser à un éléphant rose, la première chose que vous allez faire, c’est de penser à un éléphant rose. (Il se marre.) C’est inévitable. Et ça a duré un moment. Si bien que lorsque j’ai remporté Wimbledon pour la première fois, j’ai traversé des mois difficiles derrière. J’avais enfin atteint ce après quoi je courais et c’était comme si tout à coup je n’avais plus d’objectif. J’étais un peu désorienté et ne savais pas ce que devait être l’étape suivante.

«Lorsque j’ai remporté Wimbledon pour la première fois […], c’était comme si tout à coup je n’avais plus d’objectif»

Mon opération au dos juste après a été un moment difficile, j’ai mis du temps à m’en remettre, mais ça m’a permis de me concentrer à nouveau sur quelque chose. Je devais retrouver mon intégrité physique. Et une fois que je fus remis, retrouver le plus haut niveau s’imposait comme un objectif évident.

- Avez-vous des nouvelles du fantôme de Fred Perry, le dernier Britannique à avoir remporté le tournoi londonien?

- (Rires.) Malheureusement, je n’ai pas eu la chance de le rencontrer. J’ai souvent porté ses vêtements. Ça aurait été cool de porter ses vêtements le jour où j’ai gagné Wimbledon, mais ça n’a malheureusement pas été le cas.

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- Vous avez longtemps été entraîné par votre mère, Judy, puis vous avez osé innover en prenant Amélie Mauresmo comme coach à un moment donné. Vous sentez-vous proche des femmes?

- Oui, elles jouent un rôle important dans ma vie. Mon frère et moi avons été coachés par notre mère quand nous étions jeunes. Et elle a toujours été impliquée dans notre tennis. Je partage encore avec elle mes sensations d’après-match, comment je me suis senti sur le court, comment j’ai joué. Mais elle ne me dit plus ce que je dois faire, si je dois travailler mon coup droit ou mon revers, depuis que j’ai 17 ans. Mais le fait d’avoir grandi avec ma mère comme coach m’empêche, contrairement à d’autres, de considérer le fait d’être entraîné par une femme comme un problème. Je pense comprendre en effet leur psychologie. Quand je suis arrivé sur le circuit, il n’y en avait aucune femme coach. Et quand tu es jeune, tu as tendance à vouloir faire comme les autres. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que ce n’était vraiment pas un problème pour moi. Et c’est là que j’ai fait appel à Amélie [Mauresmo].

- Quel rôle a joué votre frère dans l’évolution de votre jeu et de votre carrière?

- Il a été essentiel. Il n’a que 15 mois de plus que moi. Nous partagions tout, nous faisions tout ensemble. Nous jouions au tennis bien sûr mais aussi à tous les autres sports auxquels je me suis essayé gamin. Et comme il était plus âgé, il était meilleur que moi. Il était aussi plus malin et plus fort. Alors je perdais tout le temps contre lui, quelle que soit l’activité. Et à l’école, du fait de sa date de naissance, il avait deux ans d’avance. Il était donc bien plus avancé que moi. Ça a placé la barre haut et aiguisé ma nature compétitive. Vu que je voulais absolument battre mon frère, j’étais obligé de bosser dur pour progresser. Je devais avoir 10 ans la première fois que j’ai réussi à le battre dans un tournoi.

- Nick Kyrgios a dit un jour que vous étiez trop intelligent pour jouer au tennis…

- (Sourire.) Je ne sais pas… Je n’étais pas bon à l’école. J’étais bon en maths. C’était la matière que je préférais et j’étais naturellement doué pour ça. Et sur un court, depuis que je suis tout petit, la tactique a joué un rôle très important dans mon jeu. Je n’ai pas le meilleur service, je ne frappe pas la balle aussi fort que d’autres joueurs. Quand je suis parti en Espagne, à l’âge de 15 ans, j’ai commencé à jouer contre des adultes, des gars beaucoup plus grands et plus forts. Je n’avais aucune chance de gagner juste en essayant de frapper plus fort qu’eux. Du coup, j’ai commencé à apprendre à utiliser les angles, à donner des effets à la balle et surtout à essayer de vraiment bien comprendre l’aspect tactique du jeu.

- Hors du court, vous êtes calme, poli, plein d’humour. Rien à voir avec celui que les gens voient à la télévision qui s’énerve, râle. Pourquoi y a-t-il deux Andy Murray?

- (Rires.) C’est difficile à expliquer. Parce qu’en effet, quand je ne suis pas sur un court, je ne me mets jamais en colère, je ne m’énerve pas. Je ne sais pas ce qui se passe quand je suis sur le court, même si je pense comprendre un peu mieux le fonctionnement du cerveau humain que quand j’étais enfant. Tout ce que je peux dire, c’est que, quand je joue, c’est comme si tout à coup le tennis devenait la seule chose importante dans ma vie, comme si mon existence dépendait du match que je suis en train de disputer.

Quand je joue, c’est comme si tout à coup le tennis devenait la seule chose importante dans ma vie

Dans ma tête, ça devient une question de vie ou de mort. De toute évidence, ce n’est pas le cas et, dès que je quitte le court, je retrouve la raison et je réalise qu’il y a des choses plus importantes dans la vie que le tennis. Mais sur le court, la frustration prend le dessus. Cela dit, il y a des matchs où je suis calme et concentré et où je passe mon temps à me répéter qu’il ne faut pas m’énerver, ne pas parler. Et ça ne m’aide pas non plus. Il faut trouver le bon équilibre entre les deux et je pense avoir pas mal progressé de ce côté-là depuis trois ans.

- Maintenant que vous êtes numéro un, arrivez-vous à vous fixer d’autres objectifs?

- On peut toujours s’en fixer. Quand j’étais petit, je rêvais d’entrer dans le top 100. J’estime qu’il faut se fixer des objectifs les plus élevés possibles. Par exemple, viser la place de numéro un quitte à être numéro deux, plutôt que se dire qu’on veut être dans le top 5. Il faut être ambitieux. Et quand tu atteins un objectif, tu t’en fixes un autre. J’aimerais gagner d’autres titres du Grand Chelem. A commencer par Roland-Garros, que je n’ai jamais remporté.

- Que vous a-t-il manqué jusqu’ici pour gagner Roland-Garros?

- De la confiance, je pense, parce que je n’ai jamais eu de bons résultats en amont des Internationaux de France. Mais ces deux dernières années, je n’ai pas le sentiment qu’il me manquait quelque chose. Je n’étais pas loin. J’ai perdu en cinq sets contre Novak [Djokovic] en 2015 et l’an dernier, j’ai eu une balle de break dans le premier jeu du deuxième et peut-être que si j’avais pris les devants à ce moment-là, les choses auraient été différentes. On ne sait jamais… Mais pendant longtemps, il me manquait la foi sur terre. Or si tu entames un tournoi sans être convaincu que tu peux le gagner, tu n’adoptes pas la bonne attitude.

- Et cette année, croyez-vous en vos chances?

- Oui bien sûr!

- Quelle est la clé sur terre battue?

- Le physique est évidemment très important, mais je pense que le mental joue un rôle encore plus important sur terre qu’ailleurs. Sur gazon ou sur dur, tu as plus facilement des points gratuits. Parce que ça va plus vite. Sur terre, tu dois prendre davantage de décisions et réfléchir beaucoup plus. Tu peux moins facilement conclure un point juste avec un gros service ou un gros coup. Tu dois quasiment tout le temps construire tes points.

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