Cela ressemble quand même un peu à l’US Open avec ce soleil rasant, le ciment des courts peint couleurs bleu pétrole et vert, et les projecteurs allumés en prévision d’une nuit qui sera douce, mais le seul gratte-ciel à l’horizon est le clocher de la bien nommée Iglesia de Nostra Senyora Dels Dolors. C’est Manacor, pas Flushing Meadows; Majorque, et non le Queens; le Rafael Nadal Sport Center au lieu de l’Arthur-Ashe Stadium. Mais c’est bien Andy Murray, sa carrure pataude, ses éternelles chevillères et sa nouvelle hanche en titane, si loin de New York, si loin de son meilleur niveau.

Juste avant lui est entré sur le court son adversaire, le hipster vénitien Matteo Viola. Faute de titre à annoncer, le speaker rappelle son haut fait: «118e à l’ATP en 2013». La comparaison est cruelle lorsque apparaît «le triple vainqueur en Grand Chelem, le double champion olympique, vainqueur de la Coupe Davis et de 45 tournois ATP, numéro un mondial pendant 41 semaines». Les paroles s’envolent, les écrits restent sur le panneau lumineux du stade: Viola est cette semaine classé 240e, Murray 328e.

En début d’année: Andy Murray, l’abandon au bout de la raquette

De mémoire de suiveur, c’est la première fois qu’un ancien numéro un mondial accepte de redescendre dans la deuxième division du tennis (et la cinquième catégorie de tournois), depuis Andre Agassi en 1997. Que l’événement ait lieu au Rafael Nadal Open, organisé dans l’immense complexe bâti par le héros local, la semaine même du début de l’US Open, rend la chose encore plus singulière. Alors, en ce jeudi soir, comme lundi et mardi pour ses deux premiers matchs, le petit court central creusé dans la terre a fait le plein de ses 2500 places (de simples marches de béton) pour voir celui que les gosses du coin apostrophent au son de «Mouraille».

Pas de garantie, aucun traitement de faveur

L’Ecossais vient se placer derrière la ligne de fond de court, côté ouest. Dans son dos, polo framboise, lunettes noires, jambes croisées, impassible: Toni Nadal, oncle et ancien entraîneur de… Mais c’est vers sa droite qu’Andy Murray jette des regards constants, cherchant un conseil, un encouragement, ou simplement un réceptacle à ses frustrations. Assis entre le physio et le préparateur physique, Jamie Delgado a l’habitude des coups de sang de son joueur. De ses plus récentes laborieuses mises en route également. «Il n’a pratiquement pas joué depuis deux ans, expliquait l’entraîneur mercredi au sortir d’un entraînement. Andy a besoin de jouer des matchs afin de progresser dans ses sensations sur le court. Nous avons pris ensemble la décision de venir ici. Pour tout le monde, c’était la meilleure chose à faire.»

Matteo Viola, 32 ans, est sans génie mais solide. Murray, lui, alterne les bonnes séquences et les fautes directes, les jeux de service perdus et les dé-break en retour. Il a toujours le coup d’œil et la main mais plus vraiment les jambes. Il manque de souffle et surtout de constance. Péniblement, il arrache la première manche, 6-3 en cinquante minutes. Sur la terrasse VIP qui surplombe le court, Joan Suasi a le sourire.

«L’an dernier, on a eu Bernard Tomic et cette année Federer, euh Murray! raconte son directeur. C’est magnifique pour le tournoi, qui n’a que deux ans, et pour la promotion du tennis. D’ailleurs, on a laissé l’entrée gratuite. Après ses défaites au premier tour à Cincinnati et Winston Salem, Andy s’est renseigné auprès de Rafa [Nadal] et son agent nous a contacté pour une wild card. On n’en rêvait pas, c’est impossible d’imaginer ça! Il n’a rien demandé, ni garantie, ni traitement de faveur, ni bye [exemption] au premier tour. C’est un tío [type] normal, très humble. Il est là pour les matchs et les points ATP.»

Du court à la chambre

Une aubaine pour les quelques Anglais qui ont déserté la côte majorquine pour l’intérieur de l’île. «Come on Big Man!», lance un homme, verre de blanc à la main. «We love you, Andy», encourage une lady présente tous les jours. Mercredi, elle a attendu la fin de l’entraînement pour une photo-souvenir.

Il fallait faire vite: la cinquantaine de mètres qui séparent le court de la résidence hôtelière furent ses seules apparitions publiques. Toujours escorté d’un vigile armé d’une matraque, l’Ecossais prit le temps de faire plaisir au plus grand nombre mais à de très rares moments. «Il n’est pratiquement pas sorti de sa chambre», témoigne Imran Sibille, un jeune résident français de l’académie, qui eut le redoutable honneur de lui offrir lundi sa première victoire de l’année en simple (6-0 6-1).

«Quelque chose de nouveau pour moi»

Venu sans sa famille, Andy Murray n’a pas non plus profité de la mise à disposition par Rafael Nadal de son bateau. Seul l’intéressait le tennis. Et savoir comment son corps supporterait l’enchaînement des matchs, «quelque chose de nouveau pour moi», admettait-il mardi après une victoire pas si sereine sur le Slovaque Norbert Gombos (6-3 6-4). Retourné à ses études tennistiques, Imran Sibille a regardé le match avec attention: «Plus le niveau monte et moins les joueurs donnent de points. Son adversaire du deuxième tour n’a pas fait mieux que moi sur les jeux de retour mais il soutenait mieux l’échange et on voyait que Murray manquait encore de constance. Je pense qu’il joue actuellement comme un 100e mondial.»

Il est disposé à faire les efforts nécessaires

Tony Nadal

Il est encore là jeudi soir, serviette-éponge autour du cou, pour voir Andy Murray commencer à perdre pied après une heure de jeu. Matteo Viola domine alors les échanges, mène 3-0, se fait breaker à 3-2 mais reprend aussitôt le service de Murray, qui abrège les points et concède la deuxième manche sur trois fautes directes. Il y a déjà 1h44 de jeu et Murray va tenir encore 59 minutes malgré des crampes à la cuisse gauche dès le premier jeu du troisième set.

«Je suis content d'être venu ici»

Il se fera masser trois fois aux changements de côté, remontera un break de retard, s’encouragera, gueulera, prendra sur lui lorsque quatre petites filles blondes viendront, une à une, perturber sa concentration et s’installer tout au bord du court, s’arrachera comme un damné pour aller chercher des balles impossibles, et décrochera au courage un tie-break, avant de céder sur une double faute.

Bilan: une défaite dès le troisième tour (6-3 4-6 6-7). Butin: 730 euros et 7 points ATP. Commentaire à la fin de l’aventure: «Je ne suis pas blessé, j’ai juste eu des crampes à la fin et fini très fatigué. J’aurais aimé jouer un peu plus mais je suis content d’être venu ici. Cela m’a permis de disputer deux matchs compétitifs. Maintenant, je dois progresser physiquement.»

Il est 22h, l’heure de passer à table en Espagne, les gradins se vident, Toni Nadal se glisse dans la nuit, nous le rattrapons. «Il est clair qu’il est loin de son meilleur niveau et cela va lui prendre du temps mais je n’ai pas de doute. Un joueur de son rang qui crampe et qui se bat encore pendant une heure pour aller chercher un tie-break dans un petit tournoi, celui-là est disposé à faire les efforts nécessaires pour revenir. Il va y arriver.» L’écran géant installé dans le restaurant diffuse les premiers matchs de l’US Open. Andy Murray a prévu de revenir sur le circuit ATP fin septembre en Chine, à Zhuhai (ATP 250) puis à Pékin (ATP 500).


EN DATES

Janvier 2018:
Opération à la hanche.

Juillet 2018:
Reprise de la compétition, sans grand résultat.

Janvier 2019:
Semble annoncer la fin de sa carrière. Nouvelle opération.

Juillet 2019:
Reprise en double et double mixte.