Sept minutes trente-cinq secondes. Que peut-on faire pendant 7'35? la vaisselle? écouter un disque? Deux morceaux, en tout cas. A quelques minutes près, en train, on peut aussi aller de Lausanne à Morges, de Sion à Sierre ou de Zurich à Zurich-Aéroport. Pour celui qui retient son souffle, en revanche, c'est largement suffisant pour faire un voyage au pays de la syncope. Par un beau jour d'avril 1996, Andy Le Sauce, lui, n'a rien fait. Ou si peu. Pendant 7'35, ce professeur d'éducation physique français est demeuré immergé en apnée statique dans une piscine.

«Je sens le repli stratégique de mon sang»

«La première phase est facile, raconte-t-il: j'ai l'impression d'être ailleurs, je fantasme. J'assimile ce moment à la gestation d'un bébé, pendant laquelle il se sent bien. Après quatre minutes environ, je reviens aux réalités corporelles sous l'effet du manque d'air. Je sens le repli stratégique de mon sang vers les organes vitaux. C'est la période des contractions. Vient enfin la phase de lutte contre mon instinct de survie qui me dicte de remonter. Et quand je ressors, c'est comme un accouchement.»

Depuis, son record du monde tient toujours, et l'homme se dit prêt à se remettre en course dès qu'il tombera. «Ah bon, un tel monte à 7'50 à l'entraînement?» demande-t-il avec l'œil pétillant de celui qui jauge déjà son prochain défi. Ne pas en déduire qu'Andy Le Sauce privilégie l'immobilisme au mouvement. En apnée dynamique avec palmes, le Français ne rallie pas l'île de la Réunion, où il est en poste depuis 1991, à la métropole. Mais, dans un bassin de 50 m, il a tout de même établi un autre record du monde: 164 m. C'était un mois après sa performance en statique. Et, ce samedi à Montreux, à l'occasion de la Coupe du monde d'apnée durant laquelle il officiera comme juge international, il effectuera une tentative en immersion libre (descente et remontée le long d'un câble à la seule force des bras et sans palmes). «J'aimerais aussi me lancer dans la course aux profondeurs, ajoute-t-il, mais je me heurte à des problèmes de moyens, car l'apnée profonde nécessite une sécurité renforcée. Insistez d'ailleurs sur ce point auprès de vos lecteurs, dit-il encore avec gravité: il ne faut jamais pratiquer l'apnée seul. Même dans sa baignoire.»

Pour ses 57 ans, ce samedi, le Français s'était fixé l'objectif de 57 m, le record de la discipline en lac. Cela lui aurait permis de descendre plus profond, le 19 août prochain à Neuchâtel, dans le cadre d'une tentative de record qui réunira d'autres apnéistes. Le règlement interdit de battre un record sans l'avoir approché de cinq mètres dans les semaines précédentes. Mais l'apnée est un sport jeune et les performances ont la vie courte. L'été dernier dans le lac de Constance, il avait établi un record en descendant à 47 m. Quelques semaines plus tard, un concurrent est descendu à 52 m. Et, le 29 juillet dernier, le Belge Patrick Musimu a atteint 65 m, obligeant Andy Le Sauce à viser les 61-62 m à Montreux. «Ça me permettra au moins de battre le record de France.»

L'apnée, pour Andy Le Sauce? «Pour moi qui suis fonctionnaire depuis 1966, c'est une aventure dont je ne sais pas où elle va me mener.» Et de décortiquer d'un ton calme un parcours qui l'a conduit en moins de dix ans d'un lycée de la région bordelaise aux plateaux télé d'une chaîne californienne. Un parcours fait de hasard et de rencontres. A Bordeaux, où il animait un club de plongée scolaire, il a un jour de juin 1991 l'idée de mettre la tête sous l'eau tout en regardant sa montre: deux minutes la première fois, puis trois, quatre… «J'ai commencé à me poser des questions.» En octobre de la même année, fraîchement nommé en poste à la Réunion, il atteint 5'35. «Toujours sans le moindre entraînement, précise-t-il. J'ai entrepris de me renseigner sur le record du monde. Il était détenu par Umberto Pelizzari en 6'03. Je me suis dit: il faut foncer.» En 1992, toujours à la Réunion, il détrône l'Italien avec 6'32.

Andy Le Sauce se reconnaît quelques dispositions: la pratique du demi-fond, quand il était lycéen, et l'apprentissage de la lutte et de la souffrance. «Il en faut, en fin d'apnée, pour résister à l'instinct de survie.» Le reste? Jamais une seule cigarette, des tendances végétariennes «mais pas intégristes», et une rencontre: la musicienne rythmicienne d'origine allemande Gerda Alexander, et son eutonie. «Pendant que certains s'en remettent au yoga pour travailler leur souffle, j'ai recours à cette pratique qui consiste à rechercher et à éliminer les tensions, à économiser l'énergie corporelle en considérant la respiration non pas comme une fonction, mais comme un organe. Au-delà, c'est une recherche de la santé au sens oriental du terme: pas seulement à travers l'absence de maladie, mais à travers tout ce qui fait qu'on est heureux de vivre.»

Un dauphin tatoué sur l'épaule gauche

Andy Le Sauce, tatouage de dauphin sur l'épaule gauche – «contre l'avis de ma femme» –, cache mal sa jubilation. Après trente années d'enseignement, ses activités professionnelles lui laissent largement le temps de s'adonner à sa passion. Dernièrement, celle-ci l'a même mené sur des rivages qu'il n'aurait pas imaginés avant son record en statique: ceux des plateaux télé. En octobre dernier, il a été invité à s'immerger en direct devant les téléspectateurs d'une chaîne californienne. Et à partir de janvier prochain, pour une télé de la Réunion, il animera une série d'émissions qui le verront aller à la rencontre d'épaves englouties et de la faune de l'océan Indien, un concept déjà en vogue au Mexique et aux Etats-Unis. L'occasion de se rapprocher des dauphins, les vrais, animaux emblématiques de l'apnée.