Chaque semaine, les mêmes scènes de violences continuent de pourrir les grands championnats de football. Insultes, gestes obscènes, bagarres: ces débordements incontrôlés débouchent parfois sur des drames. Le 23 novembre dernier, la mort d'un supporter du Paris Saint-Germain (PSG), tué par balle par un policier, avait mis la France en émoi. Depuis, les débats se succèdent. Que faire pour en finir avec le hooliganisme?

En la matière, une grande nation de football, l'Angleterre, sert aujourd'hui d'exemple, elle qui a fait sa révolution bien avant toutes les autres. L'Angleterre, où l'on a commencé par enfermer les supporters derrières des grillages, jusqu'à ce que les traumatismes du Heysel (1985, 39 morts) et de Sheffield (1989, 96 décès), provoquent un revirement salutaire.

A tel point qu'aujourd'hui, près de la moitié des matches des quatre divisions professionnelles s'y disputent sans présence policière. «Ce qui a changé, c'est que l'on a introduit une culture de la sécurité, pas seulement une culture sécuritaire», résumait dans le journal L'Equipe un haut responsable de la section football de la police britannique. Pour que les stades anglais deviennent des endroits sans danger, ce qu'ils sont aujourd'hui, le gouvernement, les clubs et la police ont travaillé main dans la main.

k Arsenal législatifPour commencer, la Grande-Bretagne instaure, dès 1986, des interdictions de stade. Puis, dans la foulée du drame de Sheffield, en 1989, le gouvernement commande un rapport qui va préconiser un réaménagement des enceintes sportives. Toutes les places debout sont progressivement remplacées par des sièges individuels et nominatifs, ce qui rend possible le contrôle des spectateurs, grâce à l'installation de caméras de surveillance.

Sur le plan législatif, on applique le principe de tolérance zéro, jusque chez les mineurs. Si les grilles autour du terrain sont supprimées - une révolution - le Football Offences Act, voté en 1991, introduit parallèlement trois nouveaux délits: pénétrer sur le terrain, entonner des chants racistes ou lancer un objet sur la pelouse revient désormais à s'exclure des stades. Après la Coupe du monde 1998, où des supporters anglais sont à l'origine d'émeutes, le Football Discorder Act, voté en 2000, serre encore la vis d'un cran. Le texte prévoit notamment une peine maximale de 10 ans de prisons pour une action violente dans l'enceinte d'un stade.

k Tribunes sous contrôleAu cours de cette mutation, qui aura duré plus d'une décennie, les clubs de Premier League ont joué un rôle absolument essentiel, en reprenant le contrôle des gradins, qui, historiquement, appartenaient aux supporters. Une telle démarche fait précisément défaut dans les championnats français et italiens. «Dans le Calcio et en L1, les dirigeants ont abandonné des pans de tribunes à des groupes de supporters. Ces derniers gèrent souvent jusqu'à la vente des billets, comme c'est le cas à Marseille. Et les stadiers tout-puissants entretiennent un rôle ambigu. Ils laissent entrer qui ils entendent. Difficile dans ces conditions d'enrayer le hooliganisme», affirme Edmond Isoz, directeur de la Swiss Football League. «Ces zones exclusives encouragent la violence, elles favorisent une sorte de solidarité de groupe et un sentiment d'impunité collective», estime aussi John Williams, directeur du Centre de sociologie du sport de l'Université de Leisester, cité par Le Monde. Tout le contraire de ce qui prévaut aujourd'hui Outre-Manche, où il n'est plus question que des supporters, à l'instar des Boulogne Boys du PSG, monopolisent un espace spécifique dans les tribunes. En cela, l'Angleterre s'est inspirée des Etats-Unis, où les enceintes sportives tiennent lieu de sanctuaires, coupés de leurs conflits urbains.

«Contrairement à beaucoup de clubs européens, tous leurs homologues anglais ont démontré qu'ils voulaient faire le ménage chez eux», nous explique Jean-Pierre Larrue, responsable de la sécurité au Parc des Princes entre 2004 et 2005, qui a fait les frais du laxisme de ses dirigeants. Les responsables parisiens sont-ils donc menottés par leurs supporters? «Le PSG laisse faire pour conserver la paix sociale, avoue aujourd'hui Jean-Pierre Larrue. Quand j'ai tenté de réformer le système, en voulant exclure les extrémistes du stade, nous avons reçu de sérieuses menaces, et tout le monde a pris peur. Si seulement les dirigeants des autres clubs et les instances de la ligue nous avaient suivis... Mais ils ont tous considéré qu'il s'agissait d'un problème parisien. Ils redoutaient, pour des motifs économiques, de se voir imposer la même politique sécuritaire que celle envisagée au Parc, si elle avait fait ses preuves.»

k Interdictions de stadeCôté anglais, l'aspect dissuasif des interdictions de stades a depuis longtemps démontré toute son efficacité. Ces mesures concernent actuellement trois fois plus de personnes qu'en France (1038 en Premier League contre 300 en Ligue 1), mais surtout, leur application se veut beaucoup plus stricte. Car exclure quelqu'un d'un stade ne saurait se résumer à un décret. La loi oblige ainsi les contrevenants à pointer les soirs de matches, dans un poste de police suffisamment éloigné. Du coup, pas question de rentrer au stade avec la complicité d'un stewart. Et quand bien même, les caméras de surveillance veillent aux abus. De quoi décourager durablement les supporters incriminés. Une note du Home Office, le ministère de l'Intérieur anglais, relève ainsi que sur les 1776 personnes qui ont fini de purger leur peine depuis l'Euro 2000, seules 69 ont récidivé depuis. CQFD, le système fonctionne.

k Des clubs cotés en BourseSi les instances du foot anglais, suivies en masse par les clubs, ont pris sans arrière-pensées des mesures aussi radicales, c'est aussi que le contexte économique s'y prêtait. Dès le début des années 90, avec l'arrivée du groupe Murdoch et la TV par satellite, les droits de diffusion explosent, franchissant rapidement la barre du demi-milliard. Aujourd'hui, loin de voir le public déserter ses stades, comme c'est actuellement le cas dans le Calcio (L T du 17.12.2006), la Premier League affiche complet à chaque journée de championnat. Les clubs anglais sont cotés en Bourse, et les recettes des matches sont près de trois fois supérieures à celles des autres grandes ligues. Ceci expliquerait-il cela? Toujours est-il qu'en Angleterre, personne ne cherche à ménager la frange extrémiste de son public, comme c'est le cas de certains clubs, notamment en Italie. La rareté des billets et leur coût très élevé constituent au contraire une façon de filtrer les supporters. Ainsi, le prix de l'abonnement standard pour une saison dans les gradins de l'Emirates Stadium, le nouvel antre d'Arsenal, s'élève aujourd'hui à plus de 4000 francs. Un tarif dix fois supérieur à celui pratiqué par le Paris Saint-Germain.