Paerson et Kostelic. Leurs noms sont inévitablement associés. C'est comme si les performances de l'une mettaient en valeur celles de l'autre. Comme si, bien que venant d'une direction opposée, leurs chemins respectifs ne pouvaient plus se séparer. «Depuis qu'on est mômes toutes les deux, on est ensemble, on se bat l'une contre l'autre», raconte Janica Kostelic. «On n'arrête pas de nous demander ce qu'on pense l'une de l'autre. Notre destin doit être lié. On se manque l'une à l'autre. On s'apprécie, on est copines même si sur la piste on est adversaires et on se déteste.»

Janica la Croate et Anja la Suédoise ont beaucoup en commun. Jamais rassasiées, elles partagent la même ambition, la même détermination que nourrit un talent inné, mais aiguisé à coups de patient labeur. Surtout, elles sont l'une et l'autre guidées par un géniteur devenu leur entraîneur. Anders Paerson, 54 ans, et Ante Kostelic, 63 ans, deux pères différents, aussi fiers qu'exigeants, qui auront du mal à laisser leur protégée entre les mains d'un autre. «J'ai un contrat moral avec mon père jusqu'en 2007 (ndlr: année des Mondiaux à Aare, Suède)», confie Anja. «Après, ce sera difficile pour moi de trouver un entraîneur qui lui plaise. Je ne suis pas sûre qu'il en existe un. Il faut peut-être que je me mette à chercher dès maintenant.» La perspective d'un remplaçant fait éclater de rire l'intéressé: «Son prochain coach devra être très bon, non seulement au niveau technique, mais aussi sur le plan social et mental. J'espère qu'on trouvera quelqu'un de bien. On verra ce qui se passera d'ici à 2007. On ne sait jamais.» Son homologue croate a trouvé la solution. Il forme lui-même son successeur. Et pour compenser, il s'occupera de son fils, Ivica.

Ante Kostelic est un planificateur. Pour lui, la carrière de sa fille est le fruit d'un plan mathématiquement échafaudé. Il insiste sur le terme de «projet», qu'il dessine sous la forme d'un schéma. Le Croate illustre tous ses propos par des croquis. De même, chaque soir, il consacre plusieurs heures à poser sur papier les événements de la journée. «J'écris tout. Le déroulement des entraînements, les temps», dit-il en ouvrant son grand cahier. Il en est à son seizième volume. Un par année. Dans le projet de cet ancien entraîneur de handball converti au ski, tout est tracé. Pas de place pour la fantaisie. Seules les blessures peuvent entraver le bon déroulement du programme. Et à ce niveau-là, sa progéniture n'a pas été épargnée. Quinze interventions, dont une ablation de la thyroïde, source de ses nombreux maux. S'il a su se montrer compatissant, il n'en est pas moins dur pour autant. Et reste silencieux lorsqu'on lui demande si les exploits de sa fille – qu'il attribue à une prédisposition de naissance et au travail familial – lui ont déjà tiré des larmes. Même implicite, l'admiration de ce père pour sa fille est toutefois palpable. Et elle le lui rend bien. «Il n'y a qu'une seule personne qui peut me faire sortir de mes gonds, c'est mon père», confie Janica. «Parce que je ne prends personne d'autre au sérieux.»

L'amour filial est plus expressif chez les Paerson. Anders, dont les rondeurs du visage rappellent celui d'Anja, avoue son émotion. Il avait les larmes aux yeux lorsque son élève a remporté sa première descente de Coupe du monde, il y a quinze jours, à San Sicario.

A l'inverse d'Ante Kostelic, Anders Paerson minimise le rôle qu'il a pu jouer dans l'ascension de sa fille: «J'ai moi-même été skieur alpin. Je l'ai peut-être un peu inspirée. Mais on n'a même pas eu besoin de penser à lui apprendre. A Tarnaby (ndlr: leur petit village lapon), les enfants grandissent sur les skis. Il n'y avait rien de planifié dans la carrière d'Anja. Elle a immédiatement gagné toutes les courses auxquelles elle participait. Tout a toujours roulé. C'est presque le destin.» Ses yeux disent toute son admiration lorsqu'il parle de son bonheur de l'entraîner et insiste sur ses qualités sociales, «qu'elle tient de sa mère». Pour le timide Suédois, travailler avec Anja est naturel: «Nous sommes ensemble depuis qu'elle est née.»