«J'ai passé quatre jours, affalée dans un canapé, à regarder des films. J'ai bien aimé cette comédie avec Russell Crowe et Meg Ryan…» Venant d'une jeune femme de 32 ans qui s'impose mille abdominaux par jour, ce laisser-aller surprend. L'année d'Annika Sörenstam a été «très différente» de toutes celles qu'elle a passées sur le circuit professionnel, précise-t-elle. Traduire que la Suédoise, golfeuse professionnelle depuis 1992, grande dominatrice du circuit féminin, a créé l'événement en mai dernier en acceptant l'invitation d'un sponsor à disputer le tournoi masculin du Colonial Club, au Texas. Et c'est peu dire que cette première venue d'une femme chez les hommes depuis 53 ans, une expérience très personnelle pour la Suédoise, a suscité le débat dans un sport basé en partie sur le respect des codes.

Couvert en 2002 par 178 journalistes, le tournoi de Forth Worth en a reçu 538 cette année. Avant même que la joueuse mette le pied sur le fairway texan, les clans s'étaient formés. Le Fidjien Vijay Singh avait prévenu que si le tirage lui imposait de faire équipe avec elle, il ne prendrait pas le départ. «Les hommes avec lesquels j'ai joué ont été très amicaux», a dit la Suédoise hier à Evian, où elle est revenue sur ces faits et leurs conséquences sur sa santé. Il y a deux semaines, en effet, Annika Sörenstam a quitté prématurément la compétition qu'elle disputait au Canada. «Au cinquième trou, j'ai senti que je ne contrôlais plus mon corps. Il me disait que j'en avais trop fait. Je me suis résolue à l'écouter.» Aveu de poids pour cette championne, souvent comparée à une machine à gagner. Alors que Tiger Woods gagnait six tournois en 2002, elle s'en adjugeait treize. La tigresse du golf, depuis deux ans, c'est elle. Reposée, elle est la favorite du dixième Evian Masters, épreuve majeure des circuits européen et américain, qui commence aujourd'hui et durera jusqu'à samedi.

Le Temps: Qu'avez-vous fait depuis votre sortie de compétition prématurée, au Canada?

Annika Sörenstam: J'ai d'abord passé quatre jours chez moi, sans rien faire. Puis j'ai lentement repris l'entraînement. Les quatre derniers mois ont été totalement épuisants, physiquement et mentalement. Je ne changerais rien à mon programme si c'était à refaire, mais je n'étais pas habituée à une telle tension. Aujourd'hui, j'en paye le prix. Evian est le bon endroit pour un retour à la compétition, même si, dans un monde idéal, je serais bien restée encore quelques jours inactive. Mais je tenais à défendre mon titre acquis ici l'année dernière.

– Conseilleriez-vous à d'autres joueuses de prendre part à un tournoi masculin?

– Si l'une d'elles a besoin de conseils, qu'elle vienne me voir. Pour ma part, j'ai beaucoup appris. Je voulais me tester, savoir si je pouvais hisser mon jeu et ma concentration à un niveau supérieur.

– Qu'avez-vous appris sur vous-même?

– Premièrement, que j'aime ce métier! Cette aventure a demandé beaucoup de préparation, avec des entraînements très durs. Mais j'ai aimé ces moments. Le jour de la compétition, jamais je n'aurais imaginé que ma première balle n'arrive sur le fairway, tellement j'étais nerveuse! J'ai été surprise de la réaction que ma participation a suscité. Tout le monde avait une opinion et voulait l'exprimer. Aujourd'hui, je suis convaincue que cela a été la meilleure chose qui me soit arrivée dans ma carrière de golfeuse.

– Allez-vous retenter l'expérience?

– Non, je ne jouerai plus sur le circuit masculin. Je voulais me tester. Je l'ai fait. Je retourne chez les femmes.

– Le circuit féminin vous ennuie-t-il depuis votre retour?

– Non. Le plaisir que j'ai à jouer ne dépend pas des autres joueuses, mais de moi.

– La tension que vous avez ressentie à Forth Worth vous manque-t-elle?

– En un sens, mais un excès de bonnes choses, ça fatigue également.

– Pensez-vous que d'autres sportives devraient suivre votre exemple? Encourageriez-vous par exemple Serena Williams à prendre part à un tournoi de l'ATP?

– Si cela vient de sa propre vo lonté, de son cœur, oui. Si l'on m'avait poussée au Colonial, je n'aurais pas fait le pas. Pour que l'expérience porte ses fruits, elle doit découler d'une conviction profonde. Personnellement, je n'ai gardé que certains aspects du Colonial, les plus positifs.

– Vous avez déclaré un jour que vous pourriez mettre un terme à votre carrière après la Solheim Cup 2004 (compétition qui oppose une équipe américaine à une européenne, ndlr). Or cette dernière a été avancée d'un an. Est-ce à dire que vous pourriez quitter le circuit cet hiver?

– Je n'ai pas exactement dit que je voulais arrêter, mais que j'avais d'autres centres d'intérêt que le golf dans la vie. Je vais jouer encore deux ans au minimum. Je viens de resigner des contrats publicitaires qui prendront fin en 2005. Après, on verra.