Forcément, tout le monde aime à les imaginer amateurs, pauvres, et pouilleux. L'intrusion gaillarde d'Anorthosis Famagouste, curiosité chypriote, en Ligue des champions, flatte les goûts subversifs du consumérisme sportif, où l'exploit se mesure aux disparités qu'il annihile. Un petit club, une petite île, un petit air chafouin. Grandiose. Mais encore?

L'inconscient collectif voudrait y voir une rébellion, un redresseur de torts, mais la réalité du terrain est moins romantique, le style moins enlevé. Anorthosis signifie «le redressement» en grec moderne. Au-delà des fantasmes, il n'a d'amateur que son cuisinier, et avoue des dirigeants prospères, réunis dans un consortium immobilier. L'entraîneur, Temuri Ketsbaïa, a porté le maillot de Newcastle, où il a marqué les mémoires par des coups de pied rageurs dans un panneau publicitaire, torse nu, après un but.

A Chypre, son équipe n'est pas formée d'autochtones recrutés sur les pontons, mais d'une mosaïque multiculturelle où, entre autres Portugais, Français ou Hongrois, figurent deux baroudeurs sur le retour, Savio, ex-Real Madrid, et Traianos Dellas, héros de l'épopée grecque de l'Euro 2004 (lire l'encadré).

Avec un budget de 10 millions de francs, Anorthosis compense en jugeote ce qu'il n'a pas, ou prou, en aura internationale. Mais il n'est pas démuni. Il a déjà subtilisé trois points à Panathinaïkos, un au Werder Brême, et ne cédera rien demain soir à l'Inter Milan, dont les moyens financiers lui sont quinze fois supérieurs. En tout état de cause, ses transferts ne sont pas du braconnage, et ses joueurs ne sont pas payés au lance-pierres: Savio perçoit un revenu mensuel de 40000 euros, tandis que les vingt-deux professionnels du groupe, dès leur qualification, ont partagé une prime d'un million d'euros.

«Il y a de l'argent ici», admet le Français Vincent Laban, interrogé par L'Equipe. «Les étrangers les plus connus sont considérés comme des noms et payés en conséquence, c'est-à-dire avec des salaires confortables qui, grosso modo, correspondent à un bon joueur de Ligue 1.» En Suisse, seuls Bâle et Young Boys offrent des honoraires équivalents.

Anarchiste, et puis quoi encore? Dans le culte bon marché de la sacralisation médiatique, Anorthosis se contente de revendiquer le droit à l'excellence, et réserve ses postures militantes au contexte politique. Le soir de son admission en Ligue des champions, les rues de Famagouste étaient indifférentes et silencieuses, vidées de leurs occupants chypriotes grecs depuis trente-quatre ans exactement, pour devenir une entité autoproclamée de la République turque de Chypre du Nord (RTCN).

Famagouste a combattu le colonialisme britannique, le rattachement de l'île à la Grèce et, aujourd'hui, l'occupation turque. Depuis son asile de Larnaca, Anorthosis profite de sa résonance médiatique pour défendre une cause, sans totalement l'endosser: «La Ligue des champions peut nous aider. Certains adversaires nous ont appelés pour demander des noms d'hôtels à Famagouste et, rien que là, nous avons dû leur expliquer», déclare à l'AFP le porte-parole du club, Alexandros Alexandrou. «Pour les journalistes et les visiteurs, nous avons également prévu d'inclure quelques pages dans le programme du match.»

Des pourparlers doivent reprendre bientôt entre dirigeants chypriotes grecs et turcs. La question de Famagouste, dans le processus de réunification, est centrale. «Nous sommes fiers de ce que nos parents ont réalisé avec le FC Anorthosis, continue Alexandros Alexandrou. En 1974, quand nos aînés ont fui la ville, le club n'avait plus que ses T-shirts et ses chaussures. Le phénix qui orne notre blason n'est pas un colifichet, mais tout un symbole.»

Un symbole d'essor, non de philanthropie. A peine entré dans la grande Europe du football, Anorthosis a majoré ses prix selon les standards de Manchester United (entre 150 et 200 francs la place) et soulevé des manifestations de rue. Devant l'hostilité de ses supporters, le club a offert la gratuité à chaque enfant de 12 ans dont la mère - et seulement la mère - a acheté un abonnement pour les trois matches. Comme s'il était écrit, pour les besoins de l'histoire, qu'Anorthosis devait défendre la veuve et l'orphelin, quand il ne veut rien d'autre qu'une aventure.