Les beach-volleyeuses Joana Heidrich et Anouk Vergé-Dépré se ressemblent beaucoup. Il y a la taille: elles mesurent 1m90 et 1m85. Il y a le talent: elles ont terminé cinquième et neuvième des Jeux de Rio en 2016. Et puis il y a les perspectives: à l’arrivée de la flamme olympique à Tokyo en 2020, elles auront toutes les deux 28 ans. Dans leur sport, c’est l’âge idéal: encore assez jeune pour être physiquement au top; déjà assez mûr pour s’appuyer sur une solide expérience technique, tactique et émotionnelle. Ensemble, elles forment peut-être le duo suisse féminin au potentiel le plus élevé de l’histoire.

En fin de saison dernière, la retraite sportive de Nadine Zumkehr et Isabelle Forrer les ont laissées orphelines de partenaires. Leur association n’allait pas de soi pour autant: sur le terrain, elles étaient habituées à endosser le même rôle. Pour faire équipe, il fallait nécessairement que l’une des deux en assume un autre. Remette en cause tous ses automatismes. Renie sa personnalité sportive.

Sur un terrain de football, il est aisé d’identifier chaque poste en observant l’alignement des joueurs sur le terrain. Au beach-volley, l’existence de rôles différenciés n’apparaît au spectateur attentif que lorsque l’équipe adverse a le ballon. Une joueuse se tient au filet pour essayer de contrer l’attaque; une tâche pour laquelle grande taille et endurance sont des atouts. Sa partenaire doit couvrir tout le terrain en défense; ce qui requiert vitesse de déplacement et lecture du jeu. Un boulot avant tout athlétique, un autre en premier lieu stratégique. Anouk Vergé-Dépré va passer du premier au second.

Réfléchir, à nouveau

Pour un athlète de haut niveau, dont l’entraînement quotidien revient à huiler les minuscules rouages d’une mécanique complexe, cela revient à remplacer le moteur de la machine. Lorsqu’un sportif s’est affirmé à un poste, il rechigne souvent à en changer. Pas Anouk Vergé-Dépré. «L’idée de jouer ensemble est venue de nous», assure l’intéressée. Elle sait le pari osé. Elle sait aussi qu’il peut rapporter gros. «Le but de cette association, c’est que Joana et Anouk gagnent des titres ensemble, explique Sebastian Beck, entraîneur du cadre national féminin. Nous y croyons. Mais cela reste un gros défi et il faut voir cette saison comme un test. Nous ferons un bilan à la fin.»

Le potentiel de la paire Heidrich/Vergé-Dépré est sans limite. Mais il ne se réalisera que si la blonde du duo réussit sa mue. «Au contre, Anouk était une joueuse très intuitive, qui lisait parfaitement les différentes situations, poursuit le coach. Nous espérons qu’elle puisse transférer cet instinct en défense. Mais nous nous rendons compte désormais que c’est un sacré challenge.» L’intéressée ne se voile pas la face. «Ce changement de poste me demande beaucoup d’énergie. Au bloc, tout était devenu naturel, fluide. Là, je me retrouve dans cette situation où je dois réfléchir: comment me placer? Que faire de mes mains? Je reviens à ce stade où il faut apprendre de nouveaux mouvements et les intérioriser.»

En 2015, le sauteur à skis Simon Ammann a décidé d’atterrir jambe droite en avant contrairement à ce qu’il avait fait pendant quinze ans, cherchant à se reconnecter avec le bagage technique de ses débuts. Comme le Saint-Gallois, Anouk Vergé-Dépré ne part pas de zéro (elle avait déjà joué en défense en juniors). Mais des souvenirs à la pratique au plus haut niveau, il y a un fossé que seule la répétition des gammes permet de combler. Il faut maîtriser la partition technique, puis être capable de l’interpréter, détaille Sebastian Beck: «Au tennis, on n’apprend pas à un joueur à défendre comme Federer ou comme Djokovic. On lui enseigne les gestes, puis on le laisse trouver son style. Anouk doit faire ce chemin. Elle doit trouver en elle la réponse à la question: comment est-ce que je joue?»

La dictature du physique

Au beach-volley, un défenseur doit trouver sa juste place sur un continuum qui va d’un jeu de réaction (s’adapter à ce que fait l’attaquant adverse) à un jeu d’anticipation (interpréter ses mouvements pour deviner ce qu’il va faire). «J’espère arriver à devenir une bonne joueuse dans ce rôle, lance-t-elle. Mais cela ne se fera que sur le long terme.»

Pendant que la blonde Anouk Vergé-Dépré doit se réinventer, la brune Joana Heidrich suit sa route. Et pourquoi pas l’inverse? La question fait sourire tout le monde, car la réponse est évidente: au bloc, la Zurichoise est un phénomène. Aux Jeux olympiques, ses extraordinaires performances avaient impressionné le monde entier jusqu’à lui valoir le titre de la joueuse ayant le plus progressé en 2016. Les cinq centimètres dont elle dépasse sa nouvelle coéquipière font toute la différence.

«Au contre, Anouk atteignait les limites de son corps, qu’elle compensait par une science du jeu supérieure à la moyenne», explique leur entraîneur. Les 190 centimètres de sa nouvelle coéquipière sont en revanche sculptés pour briller au filet. «Il y a toujours plus de joueuses très grandes, remarque Joana Heidrich. La tendance, c’est que les filles sont de plus en plus athlétiques, puissantes, rapides. Elles sautent de plus en plus haut. Cela devient primordial d’avoir de bonnes prédispositions physiques pour jouer au contre.»

Pour l’heure, les deux Suissesses ont disputé deux tournois côte à côte. Elles ont terminé 17es d’une étape du World Tour, en février à Fort Lauderdale, puis ont remporté le premier tournoi du Championnat suisse, en avril à Zurich. Elles avancent vers leurs prochaines compétitions avec la satisfaction de constater des progrès rapides. «Depuis nos débuts ensemble en novembre, nous avons déjà beaucoup avancé, se réjouit Anouk Vergé-Dépré. Maintenant, nous devons encore régler notre manière de fonctionner en équipe. Dans les moments difficiles, nous avons toutes les deux tendance à nous retourner vers nous-mêmes plutôt que d’extérioriser et parfois, si personne ne parle, c’est dur.» Les deux beach-volleyeuses doivent trouver leur complémentarité. Les deux jeunes femmes aussi.