Phénomène? Il nie. Surdoué? Hochements de tête désapprobateurs. Alors, quoi? «Ma progression n'est rien d'autre que le fruit d'un travail acharné, effectué avec mon entourage: mon père, mon oncle et mes cousins. Je ne veux pas m'étendre sur mes qualités. Je suis un perfectionniste, très critique envers moi-même. Mes carences me hantent, je veux absolument les gommer. C'est peut-être pour ça que j'avance rapidement.»

Anthony Halmaert a beau se dédouaner de son don, il n'en reste pas moins un cas exceptionnel dans le monde du sport, celui de la boxe en particulier. Français, Gitan et fier de l'être, le «gamin» figure comme le plus jeune professionnel du noble art recensé en Europe. A 16 ans pile, il prenait sa licence… autrichienne, la France lui ayant refusé la permission de quitter son statut d'amateur avant sa majorité légale.

Deux années et des poussières plus tard – né le 25 juin 1986, il va sur ses 19 printemps – Anthony affiche un palmarès époustouflant: neuf combats «pros», autant de victoires par knock-out! Et pas contre des «tocards», mais des opposants plus âgés et plus expérimentés que lui.

Or, voilà que ce prodige du ring – c'en est un, même s'il s'en défend – qui sévit aujourd'hui chez les super-welters (69 kg), l'une des plus spectaculaires catégories de la boxe (on y retrouve à la fois puissance et vitesse), entend désormais placer sa carrière sous pavillon helvétique. D'où sa présence en terre romande le week-end dernier, histoire de visiter quelques clubs susceptibles de l'accueillir.

«J'ai découvert votre pays en décembre 2004 grâce à une fan lausannoise, et je m'y suis immédiatement senti à l'aise, affirme-t-il. Aux meetings de Lausanne et de Carouge, j'ai rencontré un authentique public de boxe, qui aime ce sport, le connaît bien et encourage les pugilistes comme cela ne se fait plus chez moi. J'ai adoré! De plus, vos villes sont calmes, exemptes de nos tristes cités périphériques. L'habitant du Val d'Oise que je suis (ndlr: banlieue nord de Paris) a été séduit.»

Une aubaine pour la Suisse

Déclaration d'amour touchante, et surtout aubaine pour un noble art helvétique qui, depuis Mauro Martelli il y a quinze ans, se cherche un champion capable, à l'avenir, de disputer un titre majeur, continental voire mondial. Problème: la Suisse, au contraire de certains Etats de l'Union européenne (dont l'Autriche, justement), applique à la lettre le règlement édicté par l'EBU (European Boxing Union). Lequel stipule qu'aucune licence professionnelle ne sera délivrée avant l'âge de 20 ans révolus.

«A mon avis, accorder le droit d'être «pro» à un boxeur de 16 ans, en plein développement physique, s'apparente à un crime médical», commente Peter Stucki, président de la commission des licences à la Fédération suisse de boxe (FSB). «Je ne comprends pas comment l'Autriche a pu faire ça!» Réponse simple: nos voisins de l'Est se basent sur l'article du Traité de Rome disant que tout adolescent de plus de 16 ans peut exercer un métier. A tort ou à raison, les sports de combat ne constituent pas une exception.

«Quand Anthony Halmaert aura 20 ans, j'entrerai en matière», poursuit Peter Stucki. «A condition que les deux fédérations qui lui ont donné une précédente licence, la française en amateur et l'autrichienne en professionnel, soient d'accord pour qu'il boxe sous les couleurs suisses.»

Obstacles administratifs qui ne douchent nullement la volonté du jeune requérant. «Il ne s'agit que d'un an et demi. Je ne suis pas pressé, j'attendrai, parce que je veux boxer en Suisse. Maintenant que je suis majeur, la France accepte de me signer une licence «pro». J'ai répondu non, c'est définitif. Dans l'intervalle, j'entreprendrai les démarches nécessaires avec mon entourage.»

Son entourage. Son clan, puisque nous sommes chez les gitans. Christian Halmaert, le père, ex-pugiliste amateur contraint à l'abandon prématuré (décollement de la rétine à 17 ans). Daniel Lorcy, l'oncle, le chef, omnipotent entraîneur et manager. Les cousins Julien Lorcy – huit championnats du monde à son actif, dont deux victorieux dans la catégorie des légers version WBA (World Boxing Association) – et Pierre Lorcy. Qui, lui aussi, a chaussé les gants avant d'être condamné à dix années de réclusion pour un homicide dont il s'est toujours déclaré innocent. En 1994, un vieux monsieur à qui Pierre rendait visite fut tué ensuite à coups de plaque de marbre au cours d'un vol. Les enquêteurs ont trouvé les empreintes de Lorcy sur un verre de champagne, mais pas sur l'arme du crime. En liberté conditionnelle jusqu'en 2008 après avoir purgé la moitié de sa peine, Pierre Lorcy répète qu'il a payé pour un autre.

«Je vis dans un monde d'hommes. Cela m'a apporté de la maturité», raconte Anthony. «Je ne vois quasiment plus les copains de mon âge, nous n'avons pas les mêmes pôles d'intérêts. Moi, ce que j'aime par-dessus tout, c'est la dure réalité de la vie.»

L'œil du tigre sur un ring

Le voilà servi, bien que sa famille directe (père, mère, deux frères) se fût sédentarisée dès 1998 en achetant une maison dans le Val d'Oise. Anthony boxe sérieusement depuis l'âge de 12 ans, époque où il a commencé à seconder son paternel dans sa société d'import-export de pièces détachées pour voitures. Sous le garage, 140 m2 de gymnase ont été aménagés. Sa propre salle d'entraînement, qu'il fréquente matin et soir, chaque jour que Dieu fait.

La blessure grave, dont son géniteur a été victime? Il n'y pense pas. «Je fonctionne selon la philosophie suivante: qui ne tente rien n'a rien. A 14 ans, les tests physiques ont révélé que j'étais déjà plus résistant que le tennisman Nicolas Escudé. Je sais que je possède aussi le mental, et l'œil du tigre sur un ring.» Allusion respectueuse au «Rocky III» de Sylvester Stallone. Il rêve d'un championnat du monde, bien sûr. «Mais pas tout de suite. Je ne veux en aucun cas me prendre la tête ni brûler les étapes. En boxe, ça ne pardonne pas.»

Prochain rendez-vous de sa longue course entre les cordes: Paris, 26 mars, contre un adversaire dont l'identité ne lui sera dévoilée qu'au dernier moment. En attendant, peut-être, la Suisse, pays de ses désirs.