La Suisse aura sa propre agence nationale antidopage, opérationnelle dès le 1er juillet prochain. Ainsi l'ont voulu à l'unanimité (moins une minuscule abstention), hier à la Maison des sports de Berne, les délégués de Swiss Olympic, autrement dit le parlement sportif helvétique, lors d'une assemblée extraordinaire.

Ces mêmes «élus» ont adopté sans sourciller les modifications statutaires requises pour la création d'un tel organisme. La Suisse a ainsi franchi un pas dans la lutte contre le fléau de la tricherie pharmacologique.

L'agence aura pour mission d'informer, de prévenir, de contrôler, de soutenir la recherche scientifique, ces deux dernières tâches devant normalement s'appuyer sur le Laboratoire suisse d'analyse du dopage à Lausanne.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, dirait Leibnitz. En réalité, pas vraiment. En ce lundi 5 mai 2008, 51 associations nationales - sur 82 - étaient représentées pour voter un objet aussi important. Certes, aucune grosse cylindrée ne manquait à l'appel, mais tout de même...

Et puis, il y a le statut juridique de l'agence, en fait une fondation de droit privé intitulée Antidopage suisse (ADS), et dont la présidence du conseil sera confiée à l'ex-skieuse Corinne Schmidhauser. La direction de Swiss Olympic (SO) a manœuvré de la sorte vu la relative faiblesse de l'aide pécuniaire publique.

Ministre des Sports présent hier, Samuel Schmid voulait ardemment créer une telle instance au niveau fédéral, l'intégrer dans son département et la doter d'un budget initial dépassant 5 millions de francs. Veto de la majorité du gouvernement, emmenée l'an passé par Christoph Blocher, «camarade de parti» de Samuel Schmid mais surtout promoteur de la lutte antidopage via les clubs et les associations sportives, non grâce à l'argent de l'Etat.

Monsieur Schmid a dû ravaler sa salive, compter ses sous, enfin admettre que, la Confédération ne pouvant s'aligner sur les dons des sponsors, l'agence nationale rêvée deviendrait une fondation privée. Il est vrai qu'au niveau mondial l'AMA fonctionne de cette manière. Avec deux différences majeures, toutefois. D'abord, le mouvement olympique et les Etats membres versent leur obole annuelle à parts égales, ce qui garantit l'indépendance de l'organisme. Ensuite, s'il est ardu - pour ne pas dire impossible - d'envisager une agence de droit public à l'échelle planétaire, il n'en va pas de même pour un pays.

Bon gré mal gré, l'ADS sera régie par Swiss Olympic et l'Ofspo (Office fédéral du sport). La part fixe de SO au budget 2008-2009 sera supérieure à celle de la Coupole bernoise: 1,9 million contre 1,7. Samuel Schmid, qui fut réduit hier à défendre la portion congrue de l'Etat central qu'il combattait en 2007 (remarquable illustration de la collégialité), a eu beau rajouter un demi-million aux titres de contribution spéciale (200000 francs) et de «dot» unique (300000), la vérité chiffrée demeure. Au sein du ménage, la majorité des fonds proviennent d'origine privée (Sport-Toto, Swiss Lotto, Loterie romande). Phénomène qui s'accentuera via les programmes «Swiss Olympic top partners» et «leading partners», également approuvés lundi par l'assemblée.

Le fait est déjà certain, l'ADS ne sera pas indépendante de son géniteur, le monde sportif suisse. Une «pilule difficile à avaler», selon les propres termes de Jörg Schild, président de SO, qui s'est permis d'ajouter: «L'attitude des Chambres fédérales et du gouvernement constitue une grosse déception pour moi.» Tristesse qui, souvent, découle des demi-mesures helvétiques.

Joint par téléphone à Lausanne - il n'avait pas été invité! -, le docteur Martial Saugy, directeur du Laboratoire suisse antidopage (LAD), a précisé qu'il n'a jamais été consulté sur ce projet d'ADS... Si son principe est bon, admet-il, elle connaîtra toutefois «de sérieux problèmes d'efficacité en raison de la vision privée du sport dans ce pays».

Le LAD, lui, conserve ses prérogatives, notamment celle d'analyser les échantillons suspects. «Nous entretiendrons des relations administratives avec Antidopage suisse, mais il n'existera aucune collusion quant aux tests», rassure le Dr Saugy.

A signaler, encore, que, pour le colet de la répression et des sanctions, la chambre disciplinaire de Swiss Olympic reste compétente. Voilà donc née l'hydre à trois têtes du combat contre le dopage, label «AOC Switzerland».