Tennis

Antoine Bellier, saison 2

Le jeune joueur genevois a bouclé sa deuxième saison sur le circuit ATP. Il a gagné 600 places au classement ATP mais reste encore loin de Wimbledon

«Il a changé, non? Je l’ai trouvé plus mûr, plus à l’aise pour poser.» En bon photographe, Eddy a ce truc qu’ont les portraitistes qui leur permet de saisir, de sentir, très vite une personne et qui doit se trouver quelque part entre l’œil et le nez. Ou dans la mémoire, car il n’avait pas vu Antoine Bellier depuis un an. Début juillet 2015, Le Temps dressait le portrait de ce jeune joueur de tennis genevois parti à l’aventure, raquette en main. Il avait alors 18 ans et était classé 18e joueur suisse et 1111e mondial.

Lire son portrait: Dans la peau d’un numéro 1000 mondial

Un an plus tard, nous le retrouvons toujours au Country Club de Bellevue (GE), toujours devant un Coca zéro qu’il tient à offrir, toujours volubile, toujours entre deux voyages. Antoine Bellier a donc désormais 19 ans et boucle sa deuxième saison dans le milieu du tennis professionnel. Il est actuellement 526e joueur mondial et septième suisse (le seul de moins de 20 ans dans le top 10). Il est encore loin des meilleurs (même si Jo-Wilfried Tsonga s’entraîne au même moment à l’étage, dans la salle de musculation) mais n’est déjà plus tout à fait un inconnu: en mars, Severin Lüthi l’a sélectionné pour la première fois en équipe de Suisse de Coupe Davis. La Suisse battue dès le deuxième jour (il manquait Federer et Wawrinka), il a joué le dernier match le dimanche.

Tu dois l’obliger à te montrer qu’il mérite d’être mieux classé que toi

Depuis, Antoine Bellier n’est plus tout à fait un inconnu. «Durant la semaine, Severin Lüthi m’avait annoncé qu’il m’essayerait si les conditions s’y prêtaient, se souvient-il. C’est la première fois que je représentais mon pays. Le premier jour, lors de la présentation des équipes, comme nous entrions sur le court par ordre alphabétique, j’étais juste derrière le drapeau suisse: une sacrée émotion, qui donne envie de prendre sa raquette et de gagner 12-10 au 5e set!»

Le match, qui de toute façon se jouait en deux sets, ne s’est pas tout à fait passé comme ça… «J’ai perdu 6-3 6-2 contre Paolo Lorenzi, un joueur expérimenté classé 50e mondial. «Seve» m’avait dit: «Tu dois l’obliger à te montrer qu’il mérite d’être mieux classé que toi» et je crois que j’y suis plutôt parvenu. Le soir, nous sommes allés manger au restaurant et en rentrant à l’hôtel vers une heure du matin, une chaîne italienne repassait mon match. On l’a regardé avec «Seve», c’est la première fois que je me voyais à la télévision. Ce qui m’a frappé, c’est que je ne pensais pas jouer aussi «court», mes balles tombaient juste après le carré de service! Tout d’un coup, le haut niveau m’apparaissait plus comme une question de tactique et de mental que de technique…»

Arrêter? Jamais

Il nous raconte cela parce qu’on lui a posé la question mais ce n’est pas ce bref moment de gloire qu’Antoine Bellier évoque spontanément au moment d’entamer le bilan de sa saison 2. «Pour moi, le plus important, c’est que ça me plaît toujours. Je ne suis plus vraiment dans la découverte comme l’an dernier mais j’aime toujours autant ce que je fais. Il y a parfois des hauts et des bas mais je ne me suis jamais sérieusement posé la question de continuer ou d’arrêter.» Il continue.

Avec une année d’expérience en plus, Antoine a affiné son regard sur ce monde méconnu des bas-fonds du tennis mondial, une jungle où – il fait rapidement les calculs à voix haute – «chaque semaine, 11 tournois Future rassemblent 32 joueurs chacun. Avec les qualif’, cela représente 1000 joueurs qui essayent de prendre des points. En tout, il y a environ 2000 joueurs classés.» Il ne les connaît pas tous mais parvient assez vite à s’évaluer.

«Je sais quel joueur je peux battre en jouant bien ou en jouant moyen, contre qui je peux perdre si je ne suis pas vigilant. J’ai progressé mais ce qui est difficile, c’est qu’on ne s’en rend pas vraiment compte. C’est comme grandir: cela se fait chaque jour un peu. Je sens que je suis physiquement plus étoffé, mieux gainé, que je peux frapper dans la balle en bout de course là où j’aurais été obligé de faire un «slice» il y a un an, je vois que j’accroche des mecs classés 500 ou 400 même sans faire un super match; mais cela reste quand même assez abstrait. C’est pour cela que les joueurs consultent beaucoup le classement ATP: il peut mentir sur un match mais sur l’ensemble de la saison, c’est un indicateur assez fiable.»

4500 dollars de gain en six mois

Le classement ATP nous dit donc qu’Antoine Bellier progresse régulièrement, lentement mais sûrement, depuis son premier point, en août 2014 à Lausanne. «C’est comme partout: plus le niveau monte et plus il devient difficile d’avancer», observe-t-il. Sa situation financière est un peu plus favorable. Ses gains restent modestes (4500 dollars du 1er janvier au 30 juin) mais deux nouveaux sponsors (Fromm et la banque Gonet) sont venus s’ajouter à la demi-douzaine d’institutions (les SIG, l’Association régionale genevoise de tennis, la Fondation Panathlon Sport, la Fondation Casino Barrière Montreux) ou de sociétés (l’Hôpital de la Tour, Asics, Wilson) qui le soutiennent.

Swiss Tennis, désormais convaincu de son potentiel, l’a promu «Cadre B», ce qui lui garantit une aide financière et des avantages en nature. «Je peux aller m’entraîner à Bienne ou partir avec eux en déplacement.» L’été, il dispute également les Interclubs avec le TC Eaux-Vives. Son budget a passé de 50 000 à 70 000 francs par saison. Il a investi la différence dans l’engagement d’un nouveau préparateur physique et la présence plus soutenue de son entraîneur, Sonny Kayambo, sur les tournois. «Un coach impose des routines et maintient un niveau d’exigence que le joueur seul négligera peut-être au bout de quelques semaines.»

La progression passe par là. Ce n’est pas très glamour, ça «accroche» moins que la belle histoire de Marcus Willis, 772e joueur mondial propulsé sur le Center Court face à Roger Federer par la grâce d’une série de victoires et le coup de gueule de sa copine, mais c’est la vraie vie du circuit. «Par exemple, je suis allé disputer une série de trois tournois à Doha. Déjà, c’est 11 heures de voyage avec la pire escale possible pour économiser le plus possible. Sur le premier tournoi, mauvais tirage, je perds au premier tour en simple et je gagne le double. Sur le deuxième tournoi, défaite en quart et victoire en double. Sur le troisième, demi-finale et victoire en double. La tentation, le piège, c’était de bâcher après le premier ou le deuxième tournoi. Je m’accroche, je reviens avec 8 points ATP et ce troisième tournoi me sauve la tournée.»

À la recherche du «gros coup»

Malgré ses progrès, Antoine Bellier est toujours à la recherche du «gros coup», de la victoire qui lui ferait faire un vrai bond en avant. «Parfois, on sent qu’on peut perdre au premier tour comme gagner le tournoi. Cela peut passer à n’importe quel moment; il faut s’y préparer chaque semaine. Et se dire que chaque porte ouverte en dévoile une nouvelle.» Le prochain cap sera peut-être franchi lorsqu’il deviendra plus méchant. Il se trouve encore un peu «tendre, gentil» et compare avec ces champions, Gaël Monfils, Jo-Wilfried Tsonga, Stan Wawrinka, qu’il a la chance de côtoyer régulièrement au Country Club. «Les pros, même au foot, même à la Playstation, ils veulent gagner!» Le matin même, il a tapé des balles à Nyon avec Tsonga. «Jo, il est super sympa, mais dès qu’il est face à toi, il va essayer de te coller deux sets.» L’apprentissage continue.

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