«Du moins est-il entendu une fois pour toutes que je parlerai de ce que je connais à peine et, le plus souvent, de ce que je n'aurai pas vu. L'incompétence, voilà mon privilège! Accordez-moi pourtant qu'elle n'exclut ni l'intérêt ni la ferveur…» Le 9 novembre 1954, Antoine Blondin, un jeune écrivain de 32 ans, ancien et éphémère professeur de philosophie au cours privé Sorbon durant l'Occupation, entame dans les pages de L'Equipe la première chronique d'une série hebdomadaire intitulée «La semaine buissonnière».

Avant d'en venir aux choses du terrain, l'homme adresse un avertissement explicite aux spécialistes laborieux brandissant fièrement leur compétence et leur objectivité amidonnées face à la liberté de ton affichée par le trublion dans les colonnes sportives. Quelques mois plus tôt, à l'essai pour le même journal, Blondin s'est fendu d'un papier sur un match de football qui a provoqué l'ire des spécialistes du ballon rond. Mais alors que son séjour à L'Equipe paraissait compromis, de superbes reportages sur la route du Tour ont convaincu Jacques Goddet de redonner sa chance à celui dont le premier roman, publié en 1949, s'intitule L'Ecole buissonnière.

Alors qu'on la pressent éphémère, «La semaine buissonnière» va occuper le romancier jusqu'en octobre 1958. A partir de cette date il réservera son humeur à des événements ponctuels (Tour de France, Jeux olympiques, championnats d'athlétisme d'Europe ou du monde), s'ingéniera à hanter d'autres titres fameux de la presse hexagonale (Paris-Match, Elle, L'Humanité, L'Express, France-Soir) sans oublier de se consacrer davantage à l'écriture de ses romans (Un singe en hiver en 1959, Monsieur Jadis en 1970, Quat'Saisons en 1975, Certificats d'études en 1977).

Quarante et un ans plus tard, à l'aube d'un nouveau Tour de France, les Editions La Table Ronde publient 90 chroniques de «La semaine buissonnière», soit une probable intégrale si l'on tient compte que tous les papiers relatifs aux JO ou au Tour aperçus dans des ouvrages tels que Sur le Tour de France, Ma vie entre les lignes ou L'Ironie du sport ont été logiquement laissés de côté. Retrouver Antoine Blondin, huit ans après sa disparition, 396 pages durant, c'est partir à la rencontre d'une réalité sportive ignorant encore à peu près tout des termes sponsoring, dopage et droits télé. On cherchera en vain ici la «beauferie», prémices de cette exaltation au chauvinisme bovin, aviné, dans laquelle se complaît aujourd'hui une partie de l'intelligentsia spécialisée. On ne raisonne pas ici en termes de «bataille», de «guerre» ou de «combat de la dernière chance» pas plus que l'on ne prophétise un quelconque «malheur aux vaincus» tout en bavant d'envie devant les plus nantis. Transporté aux sommets de pics vertigineux par une écriture souple, légère, divine et drôle, on se contente de respirer un autre air, rare, qui stimule l'esprit et oxygène le reste du corps.

Blondin, s'il n'est pas le seul écrivain mandaté pour commenter la question sportive (au fil des ans, rien que dans L'Equipe, on a pu partager les impressions d'auteurs comme Jacques Perret, Cécil Saint-Laurent, Yvan Audouard, Roger Nimier, Jean Dutour, Pierre Benoit ou encore Albert Simonin), améliore l'ordinaire journalistique et pousse l'exercice dans les bras de l'art et du sublime. Aujourd'hui encore, il reste l'incontestable référence du papier de haute voltige, capable de concilier information, pertinence et jubilation. En parcourant ces chroniques essentiellement consacrées au sport hexagonal, le lecteur nostalgique retrouve figures (Louison Bobet, Jacques Anquetil, Raymond Kopa, Georges Carpentier) et monuments du passé (stade de Reims, Red Star, Racing Club de France) puis contemple l'image radieuse d'un sport vécu à l'échelon humain et populaire.

Outre l'abondance de jeux de mots fulgurants («On aime d'abord l'ovale pour sa rondeur», «C'est à la tombée de la nuit que l'on a vu le football français sous son meilleur jour», «Ces mineurs gallois, teigneux comme des gales, n'ont pas voulu jouer pour la galerie»), on est saisi par l'ahurissante liberté de ton d'un auteur qui passe de la prose aux vers, du reportage à la fiction tout en évoquant Verlaine ou Paul Morand et Marcel Aymé, ses modèles littéraires. Blondin s'amuse, divertit mais ce qui frappe plus encore, c'est la justesse de son analyse: entre deux impertinences, il évoque la nécessité pour la France de se doter d'une arène digne de ce nom si cette dernière souhaite nourrir quelques espoirs de conquête puis, assistant à la première finale de Coupe d'Europe des clubs champions, il pressent «La Naissance d'une tradition». Ceux qui connaissent plus parfaite introduction à la culture sportive sont priés de lever le doigt.

La semaine buissonnière, par Antoine Blondin. Editions La Table Ronde.