En ce jour d’automne, dans la banlieue madrilène, Antoine Griezmann passe presque une journée entière dans une zone industrielle située à une trentaine de kilomètres de la capitale espagnole. L’attaquant international français tourne ce jour-là son premier spot publicitaire pour Gillette, dont il est le nouvel ambassadeur, après Thierry Henry, Tiger Woods, David Beckham ou Roger Federer.

Entre deux prises, le buteur de l’Atlético Madrid s’est confié pendant une grosse demi-heure pour tirer le bilan de son année 2016 marquée par deux finales perdues (Ligue des champions et Championnat d’Europe) et une troisième place dans la course au Ballon d’or. Patient, courtois et détendu, «Grizou» a laissé une belle impression, ne perdant jamais le sens des réalités.

Le Temps: Le Ballon d’or 2016 a été décerné à Cristiano Ronaldo. Pas trop déçu?

Antoine Griezmann: Non, Cristiano Ronaldo le mérite. Il a réalisé une grande année, avec ses triomphes au championnat d’Europe (avec le Portugal) à l’Euro et en Ligue des champions (avec le Real Madrid). Quant à Lionel Messi, il a encore marqué une cinquantaine de buts sous les couleurs du Barça, donc lui aussi mérite sa deuxième place. Ce sont deux monstres. Tant qu’ils joueront, ce sera compliqué de les dépasser. Je préfère me réjouir de faire partie du classement pour la toute première fois. Mais je suis encore jeune et le Ballon d’or reste un objectif. Je travaille tous les jours pour m’améliorer et essayer de le décrocher ces prochaines années.

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– Depuis votre arrivée à l’Atlético Madrid en août 2014, vous travaillez au quotidien avec Diego Simeone. Quel genre d’entraîneur est-il?

– C’est un coach très méticuleux, qui a le souci du détail. Il est investi dans son club à chaque seconde. Il est toujours à fond. Chaque séance d’entraînement est incroyable d’intensité. Il ne veut rien laisser au hasard. Tactiquement, il est très fort. Il sait s’adapter à n’importe quel adversaire, il aime modifier ses schémas de jeu en plein match afin de surprendre l’adversaire et pour faire en sorte que son équipe soit plus imprévisible que jamais. Mais là où il est le plus fort, c’est sur le plan mental: il sait fédérer son vestiaire autour de lui. Il trouve à chaque fois les mots justes et le ton adéquat pour atteindre le cœur de ses troupes. Du coup, nous ne sommes pas des joueurs ordinaires, mais plutôt des soldats prêts à aller à la guerre pour lui.

– Sur un plan personnel, dans quel domaine avez-vous le plus progressé à son contact?

– Avec un tel technicien, on apprend tous les jours. C’est impossible de stagner. Lorsque j’ai débarqué à Madrid il y a deux ans et demi, j’étais un bon joueur et désormais, je suis un très bon joueur. C’est en grande partie grâce à Simeone. Avec lui, j’ai envie de marquer à chaque occasion. Lors d’un entraînement qui devait servir à tirer le plus de fois possible au but adverse, j’ai eu le malheur de faire une passe. Le coach a aussitôt interrompu la séance pour me demander de frapper et non pas de faire une passe. Depuis, je frappe dès que je peux. J’ai également appris à aimer défendre et à travailler beaucoup sur le plan tactique, notamment au niveau de mes replacements et de mes anticipations.

– Pourtant, au cours de vos premiers mois dans la capitale espagnole, vous étiez souvent sur le banc des remplaçants.

– J’ai eu besoin d’un certain temps d’adaptation pour trouver mes marques. Passer de la Real Sociedad à l’Atlético a nécessité de gros efforts, car la philosophie de jeu et le contenu des séances d’entraînement sont totalement différents. A Madrid, c’est particulièrement exigeant et long. Résultat: il m’a fallu au total quatre mois pour m’adapter à mon nouveau club. Ce n’était pas facile, mais j’ai beaucoup appris et je n’ai jamais relâché mes efforts. Avant, je n’étais pas trop fan des entraînements, mais à présent, je savoure chaque séance, car j’y prends un maximum de plaisir.

– C’est quoi l’esprit Atlético?

– Onze soldats qui se donnent à fond pour tenter de gagner chaque match. Dans les vestiaires, nous nous entendons à merveille. Il y a une vraie amitié entre nous. Sur le terrain, nous sommes unis: nous attaquons ensemble et dès que nous perdons le ballon, nous déployons de gros efforts pour tenter de le récupérer le plus vite possible. Pour chacun de nos adversaires, nous sommes une équipe désagréable et compliquée à jouer. La discipline, c’est ce qu’il y a de plus important.

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– Les supporters de l’Atlético jouent-ils un rôle prépondérant?

– Absolument. Par exemple, après notre débâcle lors du derby contre le Real (0-3) mi-novembre, j’aurais pensé que notre public nous sifflerait le match suivant. Or, pendant notre échauffement et pendant les quatre-vingt-dix minutes face au PSV Eindhoven en Ligue des champions, il n’a pas cessé de chanter et de nous encourager. J’en ai eu la chair de poule.

– Vous évoluez en Espagne depuis l’âge de 14 ans. Comment expliquez-vous que votre style de jeu s’adapte si bien au football espagnol?

– Cela ne se voit sans doute pas au premier regard, mais je suis quelqu’un qui a le sang chaud. J’ai un tempérament bouillant. Il m’arrive de dire ce que je pense à l’arbitre ou de critiquer un coéquipier parce qu’il n’a pas produit assez d’efforts. Rien qu’à l’entraînement, il m’arrive d’en vouloir à des jeunes partenaires qui ne donnent pas leur maximum.

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– Qu’est-ce que vous préférez dans le jeu espagnol?

– Le jeu en lui-même. Il est capital de laisser courir le ballon et l’adversaire. La plupart du travail d’entraînement s’effectue avec le ballon. Le jeu espagnol est basé sur la vitesse, les enchaînements et les une-deux. Dès que je suis arrivé en Espagne, j’en suis tombé amoureux. Au fond, ce championnat constitue mon idéal.

– En voulez-vous à la France de ne pas vous avoir donné votre chance lorsque vous étiez adolescent?

– Pas du tout. A l’époque, les responsables des centres de formation misaient sur un autre profil de joueurs. Pour moi, m’être imposé en Espagne et non pas en France ne constitue en aucun cas une sorte de revanche.

Je donne tout pour que les gens se souviennent encore de moi dans quinze ou vingt ans.

– Vous considérez-vous plutôt comme un buteur, un attaquant de soutien ou un milieu offensif?

– Je ne suis pas un buteur qui reste dans les seize mètres de l’adversaire à attendre de recevoir le ballon, mais j’aime plutôt m’engouffrer dans les espaces, bouger sur tout le front de l’attaque et créer des brèches pour mes coéquipiers. J’estime important dans le football moderne d’être polyvalent afin d’être imprévisible. En tout cas, je donne tout pour que les gens se souviennent encore de moi dans quinze ou vingt ans.

– Comment gérez-vous la pression tous les jours?

– Elle ne m’inhibe pas, mais elle me sublime. Plus l’adversaire est de qualité, plus la pression est forte et plus je suis prêt à me battre. C’est pour connaître ce genre de matches qu’on joue à ce niveau. La pression ne rime pas avec tension, mais avec passion et dévotion.

– Vous semblez parfaitement conscient d'être un privilégié ayant pu faire de sa passion son métier.

– C’est exactement ça. C’est ce dont je suis d’ailleurs le plus fier, car cela a toujours été mon objectif de devenir joueur professionnel. Je suis un privilégié. C’est pourquoi ce métier me procure beaucoup de joie et de bonheur.

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– Au fond, le foot, c’est quoi pour vous?

– Ma passion et un jeu. Sur une pelouse, je suis le plus heureux des hommes. Je n’oublie jamais que les gens qui nous suivent n’ont pas forcément un quotidien facile. Du coup, on se doit de leur apporter du bonheur en donnant notre maximum sur le terrain.

– Vous jouez souvent avec le sourire, ce qui est plutôt rare au plus haut niveau.

– C’est mon naturel. Je ne cherche pas à me donner un style. Que je sois à l’entraînement ou en match, je suis heureux et j’aime l’exprimer. De nature, je suis quelqu’un de calme et de cool. Je ne me prends pas la tête. D’ailleurs, dès que je deviens trop sérieux, je joue mal.

Je suis convaincu que mes défaites vont me rendre encore meilleur, mais c’est vrai qu’il serait temps de gagner des titres

– Sur les réseaux sociaux, vous êtes de plus en plus actif. Pourquoi?

– J’estime que les supporters ont le droit de savoir ce que je fais entre les matches. Parfois, je me mets à leur place et je me dis que lorsque j’étais adolescent, j’aurais bien aimé savoir ce que faisaient mes joueurs préférés pendant leur temps libre. Mais il faut aussi savoir trouver le juste milieu entre partager certaines choses et ne pas aller trop loin.

– A l’Atlético, votre contrat court jusqu’au 30 juin 2021. Comment voyez-vous votre avenir?

– Aujourd’hui, je suis très heureux à Madrid. L’été dernier, je me suis posé quelques questions lorsque l’avenir de Simeone n’était pas clarifié, mais dès qu’il m’a certifié qu’il resterait, j’ai décidé de prolonger l’aventure. Un jour, pourquoi pas aller en Angleterre, d’autant plus que beaucoup de mes coéquipiers en équipe de France ne font que m’en dire du bien.

– Un transfert dans un autre club espagnol est-il envisageable?

– Si je devais quitter un jour l’Atlético, ce serait uniquement pour l’étranger. Je sais que les dirigeants du Real et ceux de l’Atlético ont signé un pacte pour ne pas que j’aille chez le voisin. Quant au Barça, faire bouger l’un des trois monstres de la MSN [Messi, Suarez, Neymar] me semble mission impossible.

– Au cours de cette année 2016, vous avez perdu les deux finales les plus importantes, d’abord en Ligue des champions face au Real, puis celle de l’Euro contre le Portugal. Avez-vous pu les digérer?

– Oui, mais c’est vrai qu’il m’a fallu un certain temps pour tourner la page. Le pire, ce sont les minutes et les heures qui suivent ces finales. On ne veut alors qu’une chose: rentrer chez soi le plus vite possible et rester caché. Et puis, il y a des situations de jeu qui reviennent automatiquement à l’esprit et qu’on préférerait effacer.

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– Pour être pleinement heureux, vous manque-t-il un palmarès digne de votre talent?

– A vingt-six ans, j’ai encore un peu le temps pour me construire un palmarès et je suis convaincu que ces défaites vont me rendre encore meilleur, mais c’est vrai qu’il serait temps de gagner des titres. J’aimerais savoir ce qu’un titre procure comme sensation.


Profil

1991: Naissance le 21 mars à Mâcon. Son grand-père maternel est un ancien joueur professionnel portugais

2005: Refusé par les centres de formation de six clubs français (Metz, Lyon, Sochaux, Montpellier, Saint-Etienne et Auxerre) en raison de sa petite taille, il part à 14 ans à la Real Sociedad de San Sébastien

2010: Débuts professionnels avec la Real Sociedad à 19 ans. La France découvre son nom

2013: Coupable d’une sortie nocturne avant un match de l’équipe de France Espoirs, il est suspendu six mois de toute sélection

2014: Sélectionné en équipe de France, il participe à la Coupe du monde au Brésil et devient le remplaçant de Franck Ribéry. Signe à l’Atlético Madrid

2016: Finaliste de l’Euro avec la France et de la Ligue des Champions avec l’Atlético, il est élu meilleur joueur de l’Euro par l’UEFA, joueur français de l’année par France Football et se classe troisième du Ballon d’or