Football

Antonio Conte, doux, dur, dingue

L’entraîneur italien de Chelsea est en passe de remporter la Premier League dès sa première saison en Angleterre. Et le match qui l’oppose à Wenger, Mourinho, Klopp et Guardiola

Coup de coude dans la gueule. A l’image du premier but, entaché d’une grosse faute de Marcos Alonso sur Hector Bellerin, Chelsea a écarté sans ménagement Arsenal et ses ballerines de la course (3-1 et douze points d’avance). Bien sûr, le deuxième but (slalom solitaire d’Eden Hazard) et le troisième (lob parfaitement dosé de Cesc Fabregas) sont des merveilles de finesse et de virtuosité mais c’est le premier, démonstration de force et de volonté, qui résume le mieux ce Chelsea version Antonio Conte.

Seize victoires sur les dix-huit derniers matchs

Avec seize victoires sur les dix-huit derniers matchs, neuf points d’avance sur Tottenham et dix sur Manchester City, le club du sud-ouest de Londres est bien parti pour reprendre à Leicester son titre de champion d’Angleterre. Son entraîneur, l’Italien Antonio Conte, peut rééditer l’exploit de Claudio Ranieri: redresser une équipe en difficulté et, dès sa première saison, remporter la Premier League.

Elu entraîneur du mois en octobre, novembre et décembre (un record), Antonio Conte est en passe de gagner le match à distance qui l’oppose, dans une Premier League où les coachs ont supplanté les joueurs, à Jürgen Klopp (Liverpool), José Mourinho (Manchester United) et Pep Guardiola (Manchester City).

Wenger relégué en tribunes

Samedi, Arsène Wenger était relégué en tribune et c’était autant une sanction disciplinaire qu’une métaphore. Comme Jürgen Klopp, dont il partage l’exubérance et un physique soigneusement travaillé aux implants capillaires, Conte, 47 ans, donne un méchant coup de vieux à l’ancienne génération.

«Antonio Conte is a young Mourinho», a estimé l’ancien joueur Chris Sutton, devenu consultant sur la BBC. C’est très juste, si l’on considère que «jeune» ne signifie ici pas «en devenir», mais «plus mordant», «plus ambitieux». Plus affamé. Lors de la victoire 4-0 de Chelsea sur Manchester United le 23 octobre dernier, José Mourinho vécut comme une humiliation les harangues au public de son successeur à Stamford Bridge. Il y a dix ans, ne se comportait-il pas lui aussi comme cela?

A chaque match, Antonio Conte rappelle combien la fonction d’entraîneur est dévoreuse d’énergie et combien elle consume ceux qui l’habitent. Au début de sa carrière d’entraîneur, comme adjoint à Sienne en 2005, il avait demandé une chose: «Ne me fais pas venir seulement pour poser les plots à l’entraînement», et prévenu d’une autre: «J’espère que ça ne te dérange pas si je hurle sur le banc», a récemment raconté son éphémère supérieur, Luigi De Canio, à L’Equipe.

Il entraîne comme il jouait

Le grand public a pris la pleine mesure du phénomène Conte lors de l’Euro 2016, où il fit de la sélection italienne la moins talentueuse de ces quarante dernières années un groupe généreux et enthousiasmant, qui surprit la Belgique (2-0), l’Espagne (2-0) et tomba aux tirs au but en quart de finale contre l’Allemagne (1-1). De la squadra azzura aux Blues, ses équipes jouent comme lui-même le faisait dans les années 1990 à la Juventus de Turin: avec du cœur, de l’agressivité, de la solidarité.

Meneur d’homme et tacticien, Conte l’était déjà il y a vingt ans à la Juve, où il arriva en vouvoyant les stars mais finit capitaine et aboyeur en chef d’un milieu de terrain qui comprenait pourtant Edgar Davids, Didier Deschamps et Zinedine Zidane.

Buts fêtés avec le public

Le joueur avait déjà le recul de l’entraîneur; l’entraîneur a toujours la fougue du joueur. Le long de la ligne de touche, son énergie peine à ne pas déborder du traitillé de la zone technique. Samedi, il s’est encore jeté dans le public pour fêter le but d’Eden Hazard.

Ce n’est qu’en conférence de presse qu’il retrouve calme et pondération. «Le championnat n’est pas fini, il reste quatorze matchs, 42 points», a-t-il ainsi souligné après la victoire sur Arsenal. Mais qui arrêtera Chelsea? Là où Guardiola réclame dix-huit mois pour révolutionner le style de jeu de Manchester City, Conte est immédiatement performant. Le projet n’est pas le même mais Conte a démontré son savoir-faire.

Après quelques tâtonnements, l’Italien a trouvé son équipe-type et fait des choix forts, qui paraissent aujourd’hui évidents mais qui étaient risqués au début de l’automne. Le fantasque David Luiz est devenu un chef de défense rigoureux, les obscurs Marcos Alonso et Victor Moses sont désormais indiscutables dans les couloirs, Fabregas n’est plus que le remplaçant de Matic. Même l’attaquant Diego Costa passe désormais pour un excellent footballeur et non plus seulement pour un bagarreur des surfaces.

Epidémie de défense à trois

«Conte est l’un de ces rares managers qui font des choses qui vont à l’encontre de ce que les experts et les fans leur disent de faire, souligne l’ancien buteur du club Tony Cascarino dans sa chronique au Times. Il a souvent mis Pedro dans l’équipe devant Willian, le meilleur joueur du club la saison dernière, et Pedro ressemble enfin au joueur que nous avons connu au Barça.»

Antonio Conte est le principal responsable de l’épidémie de défenses à trois qui sévit actuellement sur tous les terrains d’Europe. S’il a importé à Chelsea ce système éprouvé à la Juve puis en équipe d’Italie (avec les mêmes hommes: Bonucci, Barzagli et Chiellini), c’est moins par dogmatisme (il a débuté la saison avec quatre défenseurs) que pour densifier le milieu de terrain et faire respecter ses principes de jeu: «garder un bloc court, récupérer très vite le ballon à la perte et garder un bon équilibre.»

Sa chance est de compter sur le milieu de terrain français N’Golo Kanté, qui a sécurisé Chelsea comme il avait organisé la marche triomphante de Leicester l’an dernier. Pour le reste, du travail et encore du travail. La semaine d’entraînement est à l’italienne: longue, lourde, éprouvante, très tactique. La pesée, la salle de musculation et la séance vidéo sont des incontournables. Le Mister exige une implication totale et le respect des trois S (simplicité, sérieux, sobriété) qu’il a vénérés à la Juve. Un management à l’ancienne, sévère mais juste, qui porte Chelsea vers le titre.

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