Ceci n’est pas un article de rugby. C’est une affaire de sport, un destin d’équipe qui ne gagnait plus depuis presque deux ans. Une histoire d’hommes, aussi, ceux perdus sur le terrain comme ceux (et celles) désemparés qui composent la communauté des supporters du SU Agen et qui, un vendredi sur deux, continuent de venir garnir le stade Armandie.

Vendredi soir, tous se sont retrouvés sur la pelouse à la fin du match, comme s’il s’agissait d’un titre, d’une qualification ou d’une promotion. C’était encore mieux: ils fêtaient leur libération. Le SU Agen est toujours dernier du classement de Pro D2, la deuxième division française, mais son supplice a pris fin. En battant difficilement Aurillac (25-21), il a clos une série noire assez folle de 34 défaites consécutives, étalées sur trois saisons, deux divisions. Joueurs, dirigeants et supporters attendaient cela depuis 610 jours.

Ce record assez exceptionnel est tout de même une histoire de rugby, parce que dans ce beau sport, il y a très peu de matchs nuls, le plus fort l’emporte presque toujours, et rester maître chez soi en gagnant à domicile est un principe de base.

Clochers, pruneaux et pardessus

Le plus fort, dans le rugby des clochers, des pruneaux sous la mêlée et des gros pardessus, cela a longtemps été Agen, huit fois champion de France. Au tournant du rugby moderne – entre la première Coupe du monde en 1987 et l’ouverture au professionnalisme en 1995 –, le club fournit le (meilleur) tiers de l’équipe de France (Dubroca, Benazzi, Benetton, Berbizier et Sella) tandis que les grosses pognes d’Albert Ferrasse tiennent la fédération. Et puis le rugby des villes a pris le dessus sur le rugby des champs et Agen, préfecture du Lot-et-Garonne, 33 000 habitants au dernier recensement, sans tissu industriel particulier, est rentré dans le rang.

«Aujourd’hui, la place du club est dans le top 20 français», estime le journaliste Pierre Cornu, qui suit le club pour le grand quotidien régional Sud-Ouest et sa version locale, Le Petit Bleu d’Agen. Comme il y a 14 équipes dans le bien nommé Top 14, cela signifie jouer le haut de tableau en deuxième division. «Agen est habitué à voir partir ses meilleurs joueurs à chaque intersaison et à tout reconstruire. Mais avec le cinquième budget de Pro D2, il y a quand même de quoi viser la montée de temps en temps puis espérer se maintenir quelques saisons», estime Pierre Cornu.

Le 22 février 2020, Agen s’imposait à Paris contre le Stade Français lors de la 16e journée du Top 14. Le club allait déjà très mal, avec dix défaites et une treizième place au soir de la 17e journée (perdue), l’ultime jouée avant la première vague de Covid-19, l’arrêt du championnat puis l’annulation de la saison. Sauvés par le gong, les Agenais vivaient un cauchemar la saison suivante, déjà historique avec 26 défaites en 26 matchs, une différence de points négative de -786 et deux points de bonus défensif pour éviter le zéro total.

Agenais à genoux

Relégué, Agen pensait avoir réglé le problème en purgeant un effectif traumatisé. Mais 25 départs et 16 arrivées n’ont rien changé et l’équipe a perdu ses sept premiers matchs de Pro D2. Chaque défaite préparant un peu plus la suivante. «En ville, l’ambiance est pesante, le SUA fait partie de la vie locale, tout le monde commente les résultats. Un tel environnement négatif paralyse les joueurs. Au premier fait de jeu défavorable, ils sombrent», observait Pierre Cornu en milieu de semaine dernière. Pour ne rien arranger, le stade est en travaux, sa grande tribune latérale à terre, et l’ambiance est morose, malgré la présence moyenne de 4000 fidèles.

A genoux, les Agenais ont tout essayé pour se relever. «Je ne sais plus quoi vous dire, avouera l’entraîneur Régis Sonnes en conférence de presse le 8 octobre, après la défaite numéro 33. On cherche tous les jours des trucs pour réveiller les joueurs. Toutes les semaines, tous les matins. On durcit les entraînements, on punit les mecs, on les dégage du groupe… On amène des techniciens. On change l’équipe. On met des jeunes. On s’efforce de trouver une ossature, d’y greffer des systèmes pour que les joueurs puissent s’exprimer librement. Le problème est qu’ils ne s’expriment pas. Ils sont contractés. C’est en gagnant qu’on trouvera ça. On peut tout expliquer; il faut gagner. Point.»

Régis Sonnes, arrivé en pleine tourmente en novembre 2020, a quitté Agen sans jamais goûter à la victoire. Ecarté avant la défaite numéro 34 (après un litige avec Christophe Deylaud, qu’il avait fait venir comme consultant quelques jours plus tôt mais qui quitta vite le navire), il a été limogé la semaine suivante. Sans lui, l’équipe a subi une nouvelle déroute, à Vannes, qui n’avait pas gagné un match non plus de la saison mais qui s’est imposé largement (46-3).

Pèlerinage à Lourdes

En Bretagne, le malaise est même devenu gênant pour l’adversaire. «Tous les clubs où l’on va, c’est limite si les gens n’ont pas pitié de nous, observe le troisième ligne Jessy Jegerlehner. Au début, ils trouvaient ça drôle, mais maintenant ils n’ont même plus le cœur à se moquer. C’est vraiment une sensation horrible de susciter de la pitié.»

A Agen, l’équipe suscite aussi d’autres sentiments: abandon, colère, révolte. Alors que la venue d’Aurillac le 21 octobre n’augure rien de bon et que la nomination d’un nouvel entraîneur tarde, le président Jean-François Fonteneau extirpe les joueurs du contexte local pour les héberger à 50 km de là, à Casteljaloux. En ville, certains font le pèlerinage de Lourdes pour allumer un cierge à la basilique et rapporter de l’eau bénite, pour en arroser la pelouse. Une lectrice du Petit Bleu d’Agen écrit une lettre reprenant l’appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle: c’est «l’appel du 18 octobre», que le journal local publie en une.

Et puis vendredi, miracle, sans que l’on sache si c’est grâce à Lourdes ou au grand Charles (un physique de deuxième ligne), Agen gagne un match qu’il aurait dû perdre, après avoir perdu tant de matchs qu’il aurait dû gagner. Agen outragé. Agen brisé. Agen martyrisé. Mais Agen libéré!