Football

Après la Coupe du monde féminine, le combat continue

Le tournoi aura contribué à faire changer le regard du grand public sur le football féminin. Il s’achève sur de grandes promesses de la FIFA, et le défi pour tous les acteurs de faire fructifier cet incroyable succès populaire

La Coupe du monde en France se terminera dimanche par une finale de gala entre les Etats-Unis et les Pays-Bas. Les tenantes du titre contre les championnes d’Europe. Deux formations qui ont traversé le tournoi sans connaître la défaite. Le Groupama Stadium de Lyon sera plein (58 000 personnes), l’ambiance garantie par les deux cohortes de supporters les plus enthousiastes et le match vraisemblablement de très haut niveau.

Ce serait la moindre des choses pour conclure un tournoi qui aura été exceptionnel à bien des titres. Vendredi à Lyon, le président de la FIFA, Gianni Infantino, parlait déjà d’élargir son format de 24 à 32 équipes dès la prochaine édition et de créer une Coupe du monde féminine des clubs dès l’année prochaine. Le Valaisan n’aime pas le football féminin (selon Michel Platini) mais il veut maintenant investir un milliard d’euros pour encourager son développement.

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«Il y aura un avant et un après» cette Coupe du monde, «la meilleure de l’histoire», dit-il. Même les plus sceptiques doivent reconnaître qu’il s’est passé quelque chose de spécial en France, sur le plan du spectacle bien sûr mais surtout de sa diffusion et de son écho populaire.

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Enthousiasme débordant

«Il y a quatre ans au Canada, j’avais été frappée par l’engouement du public nord-américain. Je me disais que je n’aurais jamais l’occasion de vivre ça en France, et pourtant c’est exactement ce qu’il se passe», souligne Syanie Dalmat, journaliste à L’Equipe.

Elle-même joueuse amateur, elle couvre le football au féminin depuis 2007, vit sa troisième Coupe du monde et mesure le chemin parcouru en matière d’engouement. «France – Etats-Unis au Parc des Princes, c’était incroyable. J’ai assisté à beaucoup de matchs dans ce stade, y compris avant que les ultras n’en soient bannis, mais franchement, je n’y ai pas souvent vu une ambiance pareille», insiste-t-elle. Les enceintes de la Coupe du monde étaient globalement bien garnies: plus d’un million de billets vendus, quatorze matchs à guichets fermés, un taux de remplissage moyen de près de 80%. Et l’enthousiasme a largement débordé des tribunes.

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«Bienvenue dans mon bureau pour la semaine!» Responsable du département féminin à l’Association suisse de football, Tatjana Haenni reçoit dans la salle dédiée au petit-déj' du très simple hôtel lyonnais où elle passe la semaine pour suivre l’épilogue de la Coupe du monde. «Ce qui me frappe, c’est le palier franchi auprès du grand public. Ces dernières années, il ne parlait plus du football féminin de manière négative, mais toujours comme de quelque chose de spécial. Maintenant, c’est devenu normal. Les groupes d’amis se réunissent pour voir les matchs en buvant une bière comme ils le feraient si des hommes jouaient. Les gens prennent du plaisir à regarder les rencontres, à en discuter, et ça c’est nouveau.»

La poule et l’œuf

L’ampleur de la couverture médiatique n’y est pas étrangère. De nombreuses grandes chaînes de télévision ont acheté les droits de diffusion de la compétition, les matchs étaient disponibles en clair, souvent commentés par des voix connues. Les audiences, communiquées quotidiennement par la FIFA, montrent que le spectacle a trouvé son public. La demi-finale Pays-Bas – Suède a par exemple été le programme le plus regardé à la télévision néerlandaise depuis la demi-finale masculine Pays-Bas – Argentine à la Coupe du monde 2014, et elle a réalisé une part d’audience impressionnante de 79,8% en Suède.

C’est l’histoire de la poule et de l’œuf. Plus les médias montrent et plus le public regarde; plus le public regarde et plus les médias montrent. «Cette année, le nombre de journalistes est impressionnant, glisse Syanie Dalmat en balayant du regard le centre de presse bondé à une heure du coup d’envoi de la demi-finale Etats-Unis – Angleterre. A L’Equipe, nous étions 15 à suivre le tournoi, dont cinq rien que pour les Bleues. C’est quasiment le même dispositif que pour la dernière Coupe du monde masculine.»

Le regard a changé sur le football au féminin. «On sent aujourd’hui beaucoup plus de respect, applaudit Tatjana Haenni. Les sujets abordés par la presse sont corrects: ce n’est plus la vie privée ou la sexualité des joueuses, mais le football. Pareil dans les discussions des gens: on s’énerve sur des interventions de la VAR, on analyse le jeu de Megan Rapinoe, on ne doit plus expliquer quelles sont les meilleures équipes et que, oui, certaines joueuses sont professionnelles…»

Suédoises désolées

Eric Sévérac est arrivé au stade en avance pour la demi-finale Pays-Bas – Suède: il devait déposer sa fille qui fait partie des 450 bénévoles engagés à Lyon cette semaine. Cet entraîneur s’apprête à entamer sa troisième saison à la tête de Servette-Chênois (Ligue nationale A). «Quand j’ai repris l’équipe, alors en LNB, certains m’ont dit que j’étais fou, que ce n’était pas du football. Mais depuis, il y a eu notre promotion, un bel Euro 2017 et maintenant une superbe Coupe du monde. Autour de moi, les discours évoluent. Je pense qu’il faut se faire l’œil au football féminin pour l’apprécier mais les gens y arrivent gentiment.»

Notre homme s’est grimé aux couleurs des Pays-Bas par amour du football batave. «Je retrouve chez les filles quelque chose du football masculin des années 1980, dit-il, quand tout était encore plus raisonnable, des salaires à la médiatisation…» Pour combien de temps encore? A la veille de sa demi-finale, la Suède a mis trois joueuses «à la disposition des médias» dans leur hôtel en bord de Saône. Une demi-heure et pas une minute de plus pour répondre à la cinquantaine de journalistes présents, avec priorité logique aux médias nationaux, et frustration garantie pour tous ceux qui ne parviennent pas à poser leurs questions. Au bout du temps imparti, les footballeuses quittent la salle presque désolées de partir si vite.

Selon les témoignages recueillis, la plupart des équipes ont fonctionné de la même manière. Les temps changent, soupire la journaliste Syanie Dalmat. «A la Coupe du monde 2011, on prenait le café avec les Bleues à leur hôtel. En 2015, l’accès était déjà plus limité. Cette année, la porte était fermée à double tour.» Comme chez les garçons, en somme. «Oui, mais ce qui est regrettable, c’est que les filles ont encore besoin d’exposition, et on sait qu’elles ont des choses à dire. En se coupant des médias, les équipes féminines s’éloignent aussi du public.»

Le haut de la pyramide

Ce n’est pas la seule conséquence d’une exposition qui explose: les mécontents ne se privent pas de manifester leurs griefs pour nuancer l’enthousiasme général. «J’ai beaucoup scruté les réseaux sociaux et j’y ai lu des choses terribles, relaie Syanie Dalmat. J’y vois la réaction d’hommes qui ne veulent pas partager leur football et c’est un peu triste.» Eric Sévérac soupire. «C’est vrai, il y a quelque chose de cet ordre-là. Cela s’exprime très concrètement chez nous, où les équipes de filles sont souvent obligées d’accepter les horaires d’entraînement que les garçons ne veulent pas. Les mentalités évoluent, mais il y a encore du travail.»

Tatjana Haenni et Syanie Dalmat placent le succès de la Coupe du monde féminine dans la continuité du mouvement #MeToo et des actions récentes pour faire évoluer la condition des femmes, comme la grève du 14 juin en Suisse. «Quand on est une femme, jouer au football reste aujourd’hui un acte politique, assène la journaliste. C’est aller sur un terrain où beaucoup n’aimeraient pas nous voir.»

Mais que restera-t-il de cet engouement estival une fois que les Pays-Bas ou les Etats-Unis auront soulevé le trophée? Le succès de la plus prestigieuse des compétitions profitera-t-il à la pratique générale? Eric Sévérac en est convaincu. «Le travail fait au sommet de la pyramide va rejaillir sur la base. Beaucoup de filles vont commencer, des équipes seront créées.» Il faudra par contre se réhabituer à ne plus entendre parler autant de football féminin dans les médias. Mais peut-être un peu plus qu’avant quand même. A la reprise, nouveauté: deux journalistes de L’Equipe se consacreront exclusivement au traitement de la première division française. Après la Coupe du monde, le combat continue.

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