Au théâtre, on tire le rideau. Au Tour de France, on passe la ligne d'arrivée. Sitôt le spectacle terminé, les acteurs fourbus se retirent dans leurs loges. Les membres de la caravane cherchent les places de parc pour sortir de la cohue. Les sourires de mannequins s'estompent plus ou moins rapidement. Un peu comme les coureurs à la fin d'une étape: emportés par la vitesse, les sprinters mettent plus de temps à s'arrêter que la queue du peloton. Placés à l'avant du défilé, les modèles des sponsors principaux gardent la pause. Les autres, bloqués par les engorgements, s'énervent et jurent plus souvent qu'à leur tour. Certains grimacent, alors que les cyclistes secouent leurs jambes pour prévenir les crampes.

Les petits soucis du quotidien reprennent leurs droits. La mission est terminée. On peut se le permettre. Untel s'enquiert de l'emplacement des toilettes, un autre, sur sa moto, de la distance qui le sépare de l'hôtel du jour, puis de sa qualité: «Comment est-il?» Réponse du responsable des bagages: «Pourri.» Re-jurons. «Si ça continue, on n'arrivera pas à Paris!»

Un coup de sifflet de la gendarmerie les rappelle à l'ordre. Le cortège a avancé de dix mètres pendant la discussion et un trou s'est formé. Il s'agit de le boucher au plus vite, car derrière on s'impatiente. Et puis, l'aire d'arrivée doit être dégagée pour l'arrivée des coureurs. On rouspète, mais on s'exécute, de peur de se retrouver pénalisé le soir même par la direction de course. La conversation reprendra de toute manière dans quelques secondes, hors de vue des policiers intransigeants. Les ordres sont les ordres et flâner n'est pas toléré par le règlement.

A Saint-Gaudens, au pied des Pyrénées, le chemin de dégagement est étroit. Les premiers mètres sont réservés aux officiels et les deux kilomètres suivants aux véhicules des équipes. Les arrêts sont fréquents, les touchettes aussi. Sans importance. Garder une voiture intacte dans la caravane relève de la mission impossible. On pense plutôt à la soirée. «C'est normal, non? C'est là que le Tour devient intéressant. Saluer les gens, lancer des porte-clés et des casquettes ou répéter sans cesse le même slogan, ce n'est pas spécialement passionnant», se justifie Claude de La Redoute (vente par correspondance). Il vient de faire un bout de chemin avec deux hôtesses de Miko (glaces) – «les plus jolies à mon goût», précise-t-il –, histoire de préparer le terrain. «On loge un peu à l'écart, mais j'avais pris les devants. Je leur ai donné rendez-vous dans une boîte.» Coup d'accélérateur.

Plus loin, on règle les petits comptes. On tient les promesses de la veille. Mécaniciens et autres assistants – c'est le nouveau nom officiel des soigneurs! – échangent la casquette, voire même le maillot authentique d'un des champions contre un des cadeaux réservés aux invités de marque, les VIP. Le sommet dans cet authentique marché noir, c'est la dédicace. Entre gens d'un même village, la solidarité est reine. La preuve: même les plus incorruptibles craquent.

Comme ce policier, fier de l'être apparemment, qui n'arrive pas à résister au sourire et aux formes d'une belle venue de l'Espagne voisine. Pendant plusieurs minutes, elle l'implore dans un français approximatif. Elle lui raconte que c'est pour elle l'unique occasion d'approcher son idole, car plus loin il y a trop de monde. Qu'elle ne pourra plus revenir assister au Tour de France. Héroïque, il lutte. Avant de lui ouvrir discrètement l'espace réservé aux journalistes. Une décision qu'il ne mettra pas longtemps à regretter. Car derrière la belle à la chevelure noire, il a de la peine à convaincre les fans ayant assisté à la scène que sa mission est de ne laisser passer personne.