Lorsqu’il croyait encore à des Jeux cet été à Tokyo, Thomas Bach voulait les voir comme «la lumière au bout du tunnel». Mais le tunnel semble chaque jour se rallonger, à mesure que de nouveaux pays sont touchés et que l’on prend conscience de ce que la reprise d’épreuves sportives mondialisées implique réellement. Alors quelle lumière pour garder espoir?

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Peut-être celle d’un autre sport. Il faut pour cela non plus se demander quand pourrons-nous reprendre, mais comment? Avec quelle organisation, quelles finalités, quelles valeurs? «Nous sommes confrontés à une crise mondiale. Tout est arrêté, partout en même temps. Si l’on doit changer quelque chose, c’est maintenant», estime Christophe Lepetit, responsable des études économiques au Centre de droit et d’économie du sport (CDES) de Limoges.

Ce «grand soir», Carlo Ancelotti l’attend, le souhaite. «J’espère que cela nous changera tous profondément, a dit l’entraîneur d’Everton au Corriere dello Sport. Les droits télé auront une valeur moindre, les joueurs et entraîneurs gagneront beaucoup moins, les billets coûteront moins cher parce que les gens auront moins d’argent. Préparons-nous à une contraction générale.»

Partenaires avant d’être concurrents

Alors que les clubs professionnels n’ont plus de recettes, le poids démesuré des salaires des joueurs dans les coûts fixes (souvent plus de 70% des budgets) devient intenable. A Sion, Christian Constantin a résolu le problème à sa manière, et à court terme comme toujours, en licenciant neuf joueurs, mais d’autres pensent plus loin. En Ligue 1, le président d’Amiens, Bernard Joannin, a relancé dans une interview au Courrier picard l’idée d’un plafond salarial tel qu’il se pratique en NBA (salary cap) mais aussi dans le rugby européen. Selon lui, la pause forcée «doit nous imposer une réflexion sur l’essence même de notre système et notre fonctionnement». Le plafond salarial éviterait cette surenchère mortifère pour acquérir les meilleurs joueurs. Aujourd’hui, Messi gagne cinq fois plus que Zidane il y a vingt ans.

Un salary cap ferait prendre conscience qu’avant d’être rivaux sur le terrain, les clubs sont partenaires dans la même économie. En Allemagne, les quatre clubs engagés en Ligue des champions (Bayern Munich, Borussia Dortmund, Bayer Leverkusen et RB Leipzig) ont décidé d’alimenter un fonds de solidarité de 80 millions d’euros afin d’aider les clubs de première et deuxième Bundesliga. «Le sport est la seule industrie où les concurrents contribuent ensemble à définir la qualité du produit, souligne Christophe Lepetit. Mais en Europe, il faudrait instaurer plus de dialogue social, sur le modèle des ligues américaines.»

Ne plus laisser l’été au cricket

En France, Jean-Pierre Rivère, président de l’OGC Nice, veut profiter de la crise pour passer à une saison de mars à novembre. Une vieille idée, portée en son temps par le candidat à la présidence de l’UEFA Michel Platini, qui aimait rappeler que le football se joue de septembre à juin parce que les mois de juillet et août étaient réservés au cricket. «Essayons de donner une cohérence aux trois saisons à venir, explique Jean-Pierre Rivère dans L’Equipe. En 2022, la Coupe du monde au Qatar se déroule du 21 novembre au 18 décembre. Nous pouvons prendre tout notre temps pour finir la saison actuelle en octobre ou en novembre, et on démarre la saison prochaine en février.»

«J’y avais pensé dès l’attribution du Mondial 2022 au Qatar, se souvient Christophe Lepetit. C’est bien sûr compliqué, parce que ça décalerait aussi la Ligue des champions, obligerait de connaître les qualifiés en début d’année, et donc que les 55 associations nationales suivent le mouvement, mais pourquoi pas? Toutes les conditions sont réunies pour se poser et réfléchir.» Les Anglais, très attachés à la tradition du Boxing Day (et à ses profits), y sont historiquement opposés mais, dans son billet pour le Times, Wayne Rooney s’est dit ouvert si besoin à «jouer jusqu’en septembre» et à «profiter de cette situation pour terminer la saison 2019-2020 plus tard, puis nous préparer pour 2022 en commençant les deux prochaines saisons en hiver».

Surproduction et surconsommation

Ces idées resteront vaines sans un leader pour les porter. Pour l’heure, aucune personnalité sportive n’a émergé au-dessus de la mêlée. «C’est encore récent. Il y a quinze jours, on jouait à huis clos, rappelle Christophe Lepetit. Et il faut que cela vienne de quelqu’un qu’on ne puisse suspecter de défendre ses intérêts privés.» Sebastian Coe, président de World Athletics, s’y est essayé le 27 mars dans une lettre ouverte où il estime que le monde sera «différent» après la pandémie et que «cela pourrait être une bonne chose», sans avancer de proposition.

Même déclaration de principe du plus bel animal politique du sport, Gianni Infantino: «Nous pouvons peut-être en profiter pour réformer le football en faisant un pas en arrière. Avec des formats différents. Des tournois plus réduits, peut-être moins d’équipes», a déclaré le président de la FIFA dans une interview à La Gazzetta Dello Sport.

«Je suis persuadé que l’on peut bénéficier de cette crise, conclut Christophe Lepetit. Il y a engorgement des épreuves, surabondance de l’offre télé, alors que, depuis quinze jours, on se rend compte que les directs ne nous manquent pas tant que ça, que les rediffusions font de l’audience, que L’Equipe est plus intéressant qu’avant. Le sport doit se réinventer, ralentir le rythme, sortir de la surconsommation qui cause une surproduction.» Tout cela n’est-il qu’utopie? Peut-être. Mais au moins permet-elle d’imaginer une lumière au bout du tunnel.