De loin, on se croirait à Disneyland. Les couleurs vives, les formes tordues, les petites fenêtres peintes sur les hautes cheminées confèrent à l'usine d'incinération de Maishima – décorée par un artiste autrichien – l'allure d'un château de dessin animé. Pas de doutes, pourtant: les autoroutes qui surplombent la baie et les cargos en contrebas rappellent vite au visiteur qu'il se trouve dans le port d'Osaka, la deuxième métropole du Japon.

C'est là, au cœur de cet immense bassin industriel, que les autorités locales espèrent organiser les Jeux olympiques d'été de 2008. Un pari fou, que les responsables municipaux s'empressent de pondérer. «Nous avons pour nous l'expérience, la cohérence du projet et un énorme bassin de spectateurs potentiels», explique d'emblée le maire de la ville, Takafumi Isomura. Bref, Osaka n'entend pas faire de la figuration aux côtés de Paris, Toronto, Istanbul et Pékin, les quatre autres villes retenues par le CIO, qui tranchera le 13 juillet lors de sa session à Moscou.

Takafumi Isomura sait pourtant que la tâche sera rude. Dans le cas d'Osaka, la rivale déclarée est bien sûr la capitale chinoise, privée de JO en l'an 2000 et décidée, cette fois, à décrocher les Jeux à la faveur d'un mouvement de balancier géographique, quatre ans après les JO d'Athènes. «Nous ne sommes pas dupes. Notre candidature est pour l'instant sous-estimée, reconnaît Takafumi Isomura. Nous allons devoir convaincre.» Pour y parvenir, la métropole japonaise compte sur une batterie de chiffres. A ses détracteurs, le maire répond budget, bilan, population, puissance, compétence: «Avec six millions d'habitants et un budget annuel de 40 milliards de dollars, notre métropole dégage un produit municipal brut équivalant au PNB de Taïwan. Nos infrastructures ferroviaires et routières sont parmi les meilleures du monde. Notre population permet d'envisager une assistance record.» Presque un discours de favori, alors que tous les observateurs s'accordent tout juste à voir en Osaka un éventuel outsider.

L'histoire et l'argument central de la candidature de la grande cité commerciale nipponne tiennent en deux noms: Maishima et Umeshima. C'est sur ces deux îles artificielles – la deuxième, en cours d'achèvement, a englouti un faramineux budget – que la municipalité se propose d'abriter 80% des activités sportives, et d'installer le village olympique. Un concept simple et, selon ses promoteurs, respectueux de l'environnement. «Nous n'aurons pas à gérer l'organisation de compétitions en pleine ville. Nous pourrons maîtriser les coûts, limiter la pollution, faire de ces deux îles une véritable planète sportive», explique Kimihide Harada, le directeur du comité de candidature. Suivant le projet «Osaka 2008», l'île de Maishima abritera la plupart des compétitions (athlétisme, tennis de table, voile, natation, handball…) tandis que sa sœur jumelle, Yumeshima, accueillera le village des athlètes, le comité d'organisation et les services administratifs. Les deux îles seront alors desservies par trois ponts, une bretelle d'autoroute et une ligne de métro en construction baptisée «Technoport», d'après le nom donné à l'ensemble du complexe par les autorités locales.

A première vue, le concept peut surprendre. Les deux îles sont relativement petites: 224 hectares pour Maishima et 390 pour Umeshima. Leur emplacement, à moins de trois kilomètres de l'une des plus grandes concentrations industrielles de la planète, suscite aussi des interrogations. Mais le projet d'Osaka est cohérent. Au-delà des Jeux, c'est une ville dans la ville que la municipalité veut promouvoir. Ouverte depuis un an, Maishima est déjà devenue l'un des endroits de prédilection des habitants d'Osaka. L'utilisation des voitures y est restreinte. Des espaces boisés sont en cours d'aménagement. «Toutes les infrastructures construites pour l'occasion permettront, après les Jeux, de faire de Maishima un centre d'attractions et de loisirs pour la région du Kansai (l'axe Kyoto-Osaka-Kobe)», assure Kimihide Harada. L'ouverture d'«Universal Studio», un parc d'attractions consacré au cinéma, est d'ailleurs attendue vers fin mars.

Pour les compétitions organisées hors des deux îles, la ville est bien pourvue. Le dôme d'Osaka, fort de 50 000 places, accueillera les compétitions de gymnastique et de basketball. L'immense gymnase municipal, surmonté par un parc à la manière du Bercy parisien, accueillera, lui, les compétitions de volleyball. Les trois stades de football de Nagai seront mis à contribution, après avoir servi à la Coupe du monde de football de 2002. Seuls devront être construits pour l'occasion le village olympique à Umeshima, un stade d'athlétisme et une piscine olympique à Maishima. Un effort budgétaire que le gouvernement japonais s'est engagé à assumer pour moitié. Le parlement nippon a voté en novembre une motion officielle de soutien.

Reste à savoir si le site correspond à l'esprit olympique. Pas facile, en effet, d'associer les idéaux sportifs à un tel décor industriel. Difficile aussi, pour le CIO, d'attribuer l'organisation des JO au pays le plus cher du monde, où le coût de la vie risque de décourager l'audience internationale. Au Japon même, beaucoup ont critiqué la candidature d'Osaka, en invoquant les difficultés économiques traversées par la région du Kansai, où le taux de chômage est l'un des plus élevés de l'Aarchipel. Le poids de la dette publique, énorme au pays du Soleil-Levant, a aussi amené des économistes à intervenir. D'où, peut-être, le relatif silence des athlètes nippons les plus en vue, comme la marathonienne Naoko Takahashi médaillée d'or à Sidney. «Pour la municipalité et le gouvernement central, les JO riment avec grands travaux. La municipalité parle déjà d'émettre des obligations pour financer les futures infrastructures. Mais après, que fera-t-on de ces éléphants blancs», s'inquiète un jeune entrepreneur d'Osaka.

A tous ces obstacles, les promoteurs d'Osaka 2008 répondent que leur ville, trop souvent délaissée au profit de Tokyo, a les moyens de l'emporter. Et qu'elle peut le faire sans tache, allusion aux allégations de corruption qui continuent d'entourer les JO d'hiver de Nagano organisés en 1998. Le nouveau gouverneur de la province montagneuse, élu en novembre, a d'ailleurs promis de réouvrir l'enquête et de tenir informés ses homologues d'Osaka. «Les Japonais ont toujours montré qu'ils savaient se mobiliser», conclut le maire Isomura, qui a fait parer tous les bâtiments de sa ville du drapeau olympique et du logo de la candidature en forme de fleur à cinq pétales. Visiblement, Osaka tient à impressionner la commission d'évaluation du CIO qui est arrivée hier au Japon.