Les accusations du journaliste anglais David Yallop, dans son livre «Comment ils ont volé le jeu» (ndlr, interdit en Suisse après une action de la Fédération internationale de football), ont fait l'effet d'un pétard mouillé dans les Andes. Elles réveillaient pourtant une humiliation vieille de plus de vingt ans. Quand les footballeurs péruviens entrent sur la pelouse, ce jour du Mundial 1978, ils s'apprêtent à recevoir l'une des pires déculottées de leur histoire face aux hôtes argentins: 6-0. Ces 90 minutes de jeu à sens unique sont depuis vingt ans l'objet de l'une des plus belles polémiques footbalistiques du continent, que vient d'alimenter le livre de l'Anglais. Son enquête, principalement consacrée à de supposées malversations de l'ancien président de la FIFA, Joao Havelange, ne s'attarde que quelques pages sur le cas péruvo-argentin, mais elles sont suffisamment éloquentes pour que le quotidien péruvien «El Comercio» les ait reprises dans son édition de lundi.

Pour accéder à la finale d'une Coupe du monde qu'elle a ensuite emportée 3-1 face aux Pays-Bas, l'Argentine devait gagner avec au moins quatre buts de différence. Selon les informations de Yallop citées par «El Comercio», elle n'aurait pas lésiné sur les moyens: dopage forcené des joueurs nationaux et corruption de quelques adversaires. Le gouvernement militaire de Videla, en quête de la ferveur nationale qu'il perdra plus tard en lançant la guerre des Malouines, se serait ainsi arrangé avec des fonctionnaires péruviens désargentés et bien placés, membres d'un autre régime militaire, celui du général Francisco Bermudez. Malgré les uniformes, aucune proximité idéologique: la junte argentine, sévèrement ancrée à droite, n'avait que peu à voir avec un Pérou en pleine réforme agraire et proche de l'Union soviétique. Mais la fraternité du sport aurait tout de même permis que trois joueurs du pays andin reçoivent 20 000 dollars pour calmer leur talent face aux organisateurs du Mundial.

Malgré la gravité des accusations, la nouvelle a eu peu d'échos en Amérique latine. Les médias péruviens ont peu repris l'information, et les deux principaux quotidiens argentins, El Clarin et La Nación, n'y ont pas consacré une ligne de brève pour l'instant. «Omertà» latine? En fait, les révélations de David Yallop ne font qu'étayer des soupçons et accusations émis depuis plusieurs années. «Il y a de fortes évidences quant à l'utilisation de drogue par les Argentins, argumente-t-il par exemple. Pour éviter sa détection, les prélèvements d'urine étaient livrés au docteur via le porteur d'eau de l'équipe.» Or, le dopage argentin tient du secret de Polichinelle, connu mais jamais prouvé. En 1998, dans les colonnes d'«El Comercio», le Péruvien Jaime Duarte, l'un des joueurs du match catastrophe, révélait déjà que «les Argentins avaient les yeux exorbités. Quand je me heurtais à Oscar Ortiz, avec qui j'avais souvent joué, il ne me reconnaissait pas.»

Par ailleurs, lorsque Yallop met en doute la probité de l'entraîneur en évoquant des choix de remplaçants inexpérimentés, il fait écho à une vieille controverse sur le choix en cours de partie de Roberto Rojas, «un type qui n'avait jamais joué en équipe nationale», comme le rappelait, vingt ans après, son coéquipier Ramon Quiroga dans une interview à La Nación. Ce dernier, surnommé «le fou», amenait déjà de l'eau au moulin de la thèse des pots-de-vin: «Les milieux de terrain n'arrêtaient personne pendant le match. Sur le but de Tarantini, Manzo (ndlr, l'un des milieux de terrain) se baisse et le laisse aller au but. Gorriti (ndlr, un autre Péruvien) offre un autre but.»

Les nombreuses et vieilles rumeurs de corruption flirtent parfois avec la limite du hors-jeu, comme celle, évoquée par un journaliste argentin, selon laquelle seuls les Noirs de l'équipe auraient été payés. Mais elles ne font pas des Argentins les seuls méchants de l'affaire. Le Brésil, qui pouvait se qualifier si les Péruviens ne perdaient qu'avec trois buts de différence, leur aurait ainsi proposé une prime de 5000 dollars pour éliminer l'Argentine. «Quelqu'un nous a raconté qu'il y aurait des terrains à Rio si le Brésil se qualifiait, mais personne ne m'a parlé de 5000 dollars», précise Quiroga dans la même interview, sur laquelle il est ensuite revenu dans des circonstances controversées, trop tard pour calmer les soupçons.

Pour couronner l'histoire, le sort s'est acharné sur les responsables, volontaires ou non, de la trop mémorable déroute. L'entraîneur Marcos Calderon est mort dans un accident, de même que l'inexpérimenté remplaçant Roberto Rojas. Et pour certains joueurs, comme Quiroga, ces coups du sort sont des preuves plus frappantes que toutes les enquêtes de journalistes anglais.