«Cela faisait plusieurs jours que nous essayions de perdre le maillot jaune. Nous avons contrôlé la course sans le défendre. L'équipe est très soudée autour de Lance et nous venons de passer une excellente journée.» Johan Bruyneel, directeur sportif de la formation Discovery Channel, est content. Son leader a abandonné dimanche la tête du classement général au profit de l'Allemand Jens Voigt, lors d'une 9e étape – 171 kilomètres entre Gérardmer et Mulhouse – remportée en solitaire par le baroudeur danois Mickael Rasmussen. Mais l'anecdote n'émeut pas le mentor de Lance Armstrong, qui répète à l'envi que l'unique objectif est de triompher à Paris. Alors que le peloton aborde les Alpes ce mardi, après un jour de repos à Grenoble, le clan du Texan affiche sa confiance habituelle. Et Johan Bruyneel est content; soulagé, peut-être.

Car samedi, l'ombre d'un doute a surgi à l'horizon, jusqu'ici dégagé. Dans l'ascension du col de la Schlucht, première véritable bosse proposée aux coureurs sur ce Tour de France 2005, tout le monde a commencé par se frotter les yeux. Ebahi, le suiveur a dégainé son peigne le plus fin, histoire de passer et repasser en revue la composition du groupe des favoris. Petit à petit, la thèse du mirage pernicieux s'est évanouie. Lance Armstrong, qui a toujours bâti ses succès sur le zèle et l'efficacité de ses lieutenants, était bel et bien dénué de tout équipier au sein d'un groupe de trente et un coureurs. Du jamais vu depuis que l'Américain a entamé, il y a six ans, un règne sans partage sur la Grande Boucle.

Comme une once d'inquiétude chez le boss équivaut à une grande bouffée d'espoir pour tous ses sujets, ces derniers ont empoigné l'occasion – il est plus facile de chatouiller un char d'assaut lorsque sa cuirasse est en révision à l'atelier. Les coéquipiers de Jan Ullrich ont donc titillé l'inamovible. Intenable, Alexandre Vinokourov a multiplié les attaques. Le grand Lance, mâchoires serrées, s'est accroché aux basques de l'impertinent Kazakh. Il n'a en revanche pas cherché à suivre la troisième pointe du trident des T-Mobile, Andreas Klöden. Le 2e du Tour 2004, qui a subitement retrouvé les clés de sa bécane, a pris le large, échouant d'un souffle pour la victoire d'étape – au profit du Néerlandais Pieter Weening – mais reprenant 27'' (plus 12'' de bonification) à Armstrong.

Celui-ci a rejoint l'arrivée de fort méchante humeur: «C'était un jour de merde», s'est-il exclamé dans la langue de Cambronne. «Tout avait si bien fonctionné pour nous jusqu'ici que nous avons peut-être été trop confiants. Je ne me rappelle pas avoir été aussi seul dans une ascension. Pour être honnête, j'ai souffert. Je ne suis pas fâché, mais nous devrons avoir une petite discussion avec Johan et l'ensemble de l'équipe à l'hôtel. Je vais rappeler aux gars que le Tour n'autorise pas le moindre relâchement.»

Le maître a-t-il abattu sa règle d'acier sur les doigts d'élèves contrits durant cette «petite discussion»? Toujours est-il que dimanche, le train bleu de Discovery Channel crachait à nouveau la plus blanche des vapeurs. Très bien entouré, Lance Armstrong a accordé quelques bons de sortie aux aventureux du jour. Mickael Rasmussen en a profité pour fêter une formidable victoire en solo, Jens Voigt pour se parer de jaune. Mais durant les six ascensions prévues au programme, les audacieux de la veille n'ont pas bougé une hélice. L'ultime difficulté de cette 9e étape, qui consistait à avaler le Ballon d'Alsace – qui trône en Lorraine –, premier col franchi dans l'histoire du Tour en 1905, se situait sans doute trop loin de l'arrivée pour déchaîner les ardeurs d'une concurrence revigorée par les événements du week-end.

Si personne ne s'emballe, tout le monde gardera en mémoire le souvenir d'un Lance Armstrong isolé, donc vulnérable. «J'ai trouvé cette situation intéressante, salive Andreas Klöden. Si les attaques contre Lance se multiplient, il ne pourra pas toujours suivre. Nous devrons recommencer.» Un discours agressif qui fait des émules dans le peloton: «L'attitude des T-Mobile va regonfler le moral de l'opposition et inciter d'autres coureurs à se montrer offensifs», estime le Danois Bjarne Riis, directeur sportif de la formation CSC. «C'est bon pour la course et pour notre leader Ivan Basso.» Cernée, la forteresse Armstrong est loin d'être prise. Mais elle aura besoin de tous ses soldats, dès mardi dans les Alpes.