Arno Del Curto préfère parler d’amour

Hockey sur glace Davos peut gagner son 31e titre de champion de Suisse samedi à Zurich

Et si le secret des play-off, ce moment affreux, sale et méchant où le hockey se plaît à se croire dans un film de Sergio Leone, était l’amour? L’amour du jeu et des coéquipiers plus que la haine de la défaite, de l’adversaire et du rasoir. C’est avec des mots comme «passion», «plaisir», «harmonie» et «émotion» qu’Arno Del Curto mène Davos d’une main de maître dans ces finales. Son équipe en est à neuf victoires dans les dix derniers matches, la dernière jeudi soir à domicile contre les Zurich Lions (4-3 après prolongation).

Encore une et les Grisons décrocheront le trophée le plus laid du sport mondial. Peut-être dès samedi au Hallenstadion, une arène que ce fou de musique (il prétend avoir appris le piano en quelques semaines) persiste à considérer comme une salle de concerts.

Le HC Davos est donc tout près d’un 31e titre dont bien peu le croyaient capable en début de saison, et encore même au début des play-off. Lui-même était dubitatif, comme il l’a avoué récemment à La Liberté. «J’étais conscient qu’il y aurait quelque chose à faire. Nous avions perdu des éléments importants, mais d’autres bons joueurs ont débarqué. Je nous pensais capables d’être bons dans certains domaines, mais je craignais que notre défense soit à la peine.» Del Curto le grand saucier blanc possède un tour de main hors pair pour lier un groupe et faire progresser ses joueurs.

La folie d’y croire

Selon lui, une équipe fiable, homogène, solide finira toujours par l’emporter. Surtout si elle est animée d’un bien-vivre ensemble qui l’autorise à basculer dans l’irrationnel lorsque la situation devient critique. A Zurich, lundi de Pâques lors de l’acte III, Davos est allé chercher une victoire digne d’un hold-up parce que ses joueurs avaient la cohésion pour résister, la folie d’y croire et le caractère pour le faire. Le style Del Curto. En dix-neuf saisons à la bande des Jaune et Bleu, il est arrivé neuf fois en finale (pour six victoires, record pour un entraîneur). Presque une fois sur deux.

Ce qui devait être une année de transition est devenu une saison de conquête, comme souvent les années impaires (2005, 2007, 2009, 2011). Mais avec le natif de Saint-Moritz, il n’y a jamais de trêve. Le manager comme l’entraîneur aime se projeter très vite vers l’avant et n’hésite pas à lancer des jeunes, à qui il donne très vite des responsabilités, de la confiance et de l’amour. C’est la principale différence entre lui et Chris McSorley, son extrême de l’autre bout de la Suisse. Ça et la tenue: la seule chose que Del Curto n’aime pas, c’est le costume-cravate. Coiffé avec un clou, amateur de gilet col en V, il s’applique à rester l’entraîneur le plus débraillé de la ligue. Pour le reste, la comparaison avec l’Ontarien se tient: même longévité, même autorité sur le groupe, même tempérament calculateur (ce n’est pas un défaut pour un entraîneur), mêmes accès de colère légendaires, même perfectionnisme intransigeant, même passion inusable.

Plus important que le club

On serait tenté d’ajouter un même statut de seul maître à bord dans leur club, mais Arno Del Curto se défend de se croire plus important que Davos. «C’est arrivé à Jürgen Klopp à Dortmund; regardez le résultat.» Il l’est pourtant. Les étrangers ne sont que de passage, les «historiques» Riesen et von Arx à la retraite ou en disgrâce. A 59 ans, connaîtra-t-il un autre club? Un jour, il a failli ­partir. Il avait même signé à Saint-Pétersbourg. «La nuit, je me suis senti misérable. Le matin, j’ai téléphoné en Russie pour annuler.»

C’est que Del Curto revendique un statut de chef de bande et une proximité avec ses joueurs inhabituelle dans sa profession. «C’est une personne qui te donne tellement, que tu ne peux que l’aimer, moi je l’adore Arno», expliquait Gregory Hofmann à 24 heures. A la télévision tessinoise, Hofmann a pourtant avoué son départ prochain pour Lugano.

Sur la vidéo, on voit Del Curto intervenir, sans s’arrêter de manger un bol de spaghetti. «Dis-leur pourquoi tu pars. Dis-leur…» Pour sa copine; Del Curto en ferait presque une crise de jalousie. En coulisses, le directeur commercial Marc Gianola trouve qu’ils sont beaucoup moins potes que du temps où il était joueur. Même s’il a l’air d’un prof de sciences naturelles en classe verte avec ses élèves, Arno Del Curto reste un gagneur engagé dans la guerre des play-off. Il a juste choisi d’autres armes.