A bientôt 42 ans, la barbe poivre et sel témoigne d'une ancienneté savamment occultée, bien qu'assumée. Pour la neuvième fois consécutive, Gil Montandon disputera sa dernière saison, l'automne prochain, avec Fribourg-Gottéron en tant qu'attaquant. L'ardeur ne faiblit pas: œil rieur, blague facile, le parler vrai et jovial, Gil Montandon n'arrête pas de jouer. N'est-ce pas la meilleure façon de rester sage?

Le Temps: La reconduction de votre contrat est-elle à chaque fois une longue réflexion?

Gil Montandon: Je ne prends pas la décision de continuer, mais de ne pas arrêter, c'est différent. Dans toute ma carrière, je n'ai jamais enclenché de compte à rebours. A 33 ans, comme tout le monde, je pensais que je pouvais encore jouer deux ou trois saisons. Puisque je suis un acharné de la condition physique, j'ai tenu plus longtemps.

- Un acharné?

- Comme je le dis toujours à mon fils, si tu suis le même programme que les autres, tu seras au même niveau. Si tu travailles davantage, tu seras plus fort. Le raisonnement est un peu schématique, voire primaire, mais il fonctionne. Sur l'ensemble d'une année, je m'accorde une semaine de repos. Le reste du temps, je cours ou je pratique d'autres sports. Je ne laisse jamais la machine s'engourdir. Attention, je ne suis pas en train de pleurnicher. Surtout pas. J'aime ma vie, je l'ai choisie, j'agis en conséquence et je ferme ma gueule.

- Dans ce type de décision, consultez-vous votre entourage, notamment votre épouse?

- Je le dis poliment mais, non, je ne lui demande pas son avis. Nous en parlons ensemble, bien sûr. Elle me soutient, mais je décide seul. Je suis quand même le mec de la maison.

- Et comment décidez-vous?

- D'abord, pour signer un contrat, il faut être deux. Je sais par expérience qu'un hockeyeur connaît rarement une belle fin. Ici, à Fribourg, et aussi ailleurs, des figures emblématiques n'ont pas eu droit à une sortie décente. Quand tu passes au bureau et qu'on te conseille de continuer, mais ailleurs, tu prends une claque. Moi, je voudrais avoir le mot de la fin.

- Ne pensez-vous pas que dans l'inconscient populaire, il a toujours existé une sorte de barrière psychologique à 33-35 ans pour un sportif d'élite?

- Mais bien sûr. Avec ce type de raisonnement, certains hockeyeurs ont sacrifié de belles années. A 30 ans, on me traitait beaucoup plus souvent de vieux qu'aujourd'hui, à 42 balais. Par principe, il a toujours existé une sorte de date butoir, un Migros-Data du sportif. Mais attention: pour durer aussi longtemps, la condition physique est moins prépondérante que la volonté. Parce qu'un hockeyeur qui n'a plus envie, croyez-moi, ça se voit! Des copains sont arrivés à l'entraînement d'été dans l'intention de disputer leur dernière saison, et c'était terrible, pathétique. Faute de quadras à qui demander conseil, j'essaie de construire ma propre logique. Occulter la fin en la sachant proche. Y songer sans y penser.

- Année après année, vos statistiques ne faiblissent pas. Etes-vous surpris que l'on soit surpris?

- Je peux le comprendre, mais si quelqu'un n'est pas surpris, c'est moi.

- Pourquoi?

- Sous mes airs un peu patauds, je suis un perfectionniste et un orgueilleux. J'aime réussir ce que j'entreprends. A l'inverse, j'ai l'avantage de n'avoir aucun ego. Je sais que, même dans les pires situations, je ne lâcherai jamais. Je ne chercherai pas d'excuses et n'en présenterai pas: je ferai toujours en sorte que ça passe - ça doit passer, point. A partir de là, je n'ai pas peur. Je sais qu'attendre de moi.

- D'où vous vient cette allergie à la défaite?

- Sachant que je suis compétent et capable, j'ai horreur d'échouer. Je le ressens comme une défaillance, un manquement. Le pire est encore quand j'encaisse un but. Là, j'ai l'impression de m'être fait avoir, que «les autres» m'ont tourné autour; je déteste ça. Dieu que j'ai les boules! Quand une équipe marque, surtout après un mouvement limpide, je suis très mal à l'aise sur cette glace, je ne sais pas où regarder.

- Vous avez toujours milité en faveur d'une démystification des joueurs étrangers.

- Mais oui, il faut arrêter de les mettre sur un piédestal. Nous leur rédigeons des contrats de vingt pages où tout est notarié, la dimension du micro-onde, la vignette autoroutière, le salaire net, etc. Tous nos espoirs reposent sur eux. C'est scandaleux pour finir (éclat de rire). Mais si, sérieusement: même les règlements permettent de transférer un joueur étranger jusqu'à minuit à la veille des play-off, et pas un Suisse. Quels intérêts défendons-nous? De qui avons-nous peur?

- N'est-il pas difficile de conserver la motivation, parfois, dans une équipe rompue à la défaite?

- Avec le temps, je tire ce constat assez dramatique que l'on ne s'habitue jamais à gagner, mais à perdre, oui. Avec Gottéron, nous poursuivons une sorte d'idéal: nous approchons la huitième place puis, à nouveau, nous perdons et nous nous éloignons. Parfois, j'enrage. J'ai envie de tout fracasser. Ce n'est pas très adulte, alors j'attends une révolte, une colère de l'équipe, mais je ne la lis pas dans les yeux des gars.

- Jeune, déjà, vous ne vous sentiez pas toujours en phase avec vos semblables.

- Disons que je fulmine quand, le matin à l'entraînement, des garçons de 20 ans débarquent en bâillant, le casque de travers, en disant qu'ils n'ont «pas la motiv'». Ils sont promis à un bel avenir, ils gagnent de bons salaires, ils ont un peu de temps libre. A mes côtés, j'ai vu défilé des joueurs brillants, mais bon sang, c'était beaucoup trop éphémère. Je n'ai jamais compris pourquoi certains avaient arrêté le hockey à 26 ans, pourquoi d'autres étaient partis en Ligue nationale B. Parlons franchement: pour jouer en Ligue nationale A, il n'y a pas besoin d'un immense talent. Il faut juste pratiquer le style de hockey demandé. Surtout, ne pas céder à la tentation de surjouer, d'en rajouter. Travailler, persévérer, rien de plus. Ce qui est bon pour l'équipe sera bon pour soi. Grande parole (rire).

- Honnêtement, votre longévité n'est-elle pas aussi une échappatoire, un moyen de différer le retour à une existence moins gratifiante?

- Mais évidemment (éclat de rire)! Toutes ces raisons n'en forment qu'une seule: j'ai une sacrée belle vie. Si je suis encore sur la glace à mon âge, c'est justement parce que je croise d'anciens collègues qui, pour la plupart, s'ennuient dans leur nouvelle activité. Dans le hockey comme dans la vie, ce n'est pas en jouant que l'on devient vieux, c'est en arrêtant. Or, j'ai encore envie de m'amuser.