FOOTBALL

AS Saint-Etienne, la vie en vert

Le grand club des années 1970 connaît un vif retour de flamme. Reportage dans une ville où la passion du foot résiste à tout.

«Qui c’est, les plus forts? Evidemment, c’est les Verts!» La chanson de Jacques Bulostin (alias Monty), qui fit valdinguer la France au cœur des années 1970, égaie aujourd’hui encore le standard téléphonique de l’AS Saint-Etienne. Très vite, le refrain fait resurgir les images, les souvenirs, les émotions. Ils avaient les cheveux longs, les shorts courts, ils allumaient le «chaudron» de Geoffroy-Guichard et faisaient chavirer les cœurs. Près de quarante ans plus tard, bien que régulièrement douchée par les turpitudes contemporaines, la flamme opère toujours. Mieux: avant le derby de dimanche soir contre ces «fumiers de Lyonnais», la fièvre brûle.

Saint-Etienne, qui vient de battre deux fois l’ogre Paris Saint-Germain, pointe son nez à la 3e place de Ligue 1. Alors le peuple vert rugit de plaisir, attisé par les frustrations passées, porté par cette fierté viscérale qui jamais ne l’a quitté depuis l’âge d’or (dix titres nationaux et six Coupes de France entre 1957 et 1981). «On va dire qu’il y a un frémissement, qui demande à perdurer», temporise Philippe Gastal, historien du club et, par conséquent, homme prudent. «On a vécu tellement de moments rudes que personne ne veut s’emballer, mais c’est vrai que là, beaucoup d’ingrédients sont réunis. Il y a une équipe qui va de l’avant, une stabilité autour du trio Galtier [entraîneur]-Romeyer [président]-Rocheteau [coordinateur sportif]… Il faut rester humble, mais il n’y aurait rien de tel qu’une victoire dimanche pour entretenir l’euphorie.»

La dernière fois que «Sainté» a battu Lyon à Geoffroy-Guichard, c’était le 6 avril 1994… «Il ne faut surtout pas se focaliser sur ce qui s’est passé ces dix-huit dernières années», a enjoint Christophe Galtier, vendredi en conférence de presse. «C’est vrai que nous avons trop souvent été timides lors des derbies. Là, nous n’avons aucune raison de l’être. Il n’y a rien ni personne à redouter. Nous sommes tous convaincus qu’on peut gagner ce match. Parce que nous sommes là.»

Alors en ville, on piaffe – d’ailleurs il n’y a pas grand-chose d’autre à faire. Au Chaudron vert, hôtel-restaurant sis dans la zone industrielle qui a poussé autour du stade, le carré des fidèles se chauffe la voix dès le jeudi soir. Plus au centre, entre les murs du pub Le Glasgow, baptisé ainsi en hommage à la finale de Coupe des champions perdue contre le Bayern en 1976, ça transpire aussi l’impatience. Après de trop longues années passées dans l’ombre de Lyon la bourgeoise, l’ouvrière Saint-Etienne sent que l’heure est venue de savourer sa revanche. Loin la sombre affaire de la caisse noire en 1982, sous le président Rocher, loin les kilos de pain dur qui ont suivi, les séjours en 2e division…

Le vert est à nouveau celui de l’espoir, et il appelle vite le verre de l’amitié. «Un stade, un public, une équipe… Jamais la trilogie n’aura été aussi forte», assure Philippe Gastal, engagé par le club au début des années 1990 comme commentateur bénévole. «C’est une terre de foot comme il y en a peu en France. Dans le nord, il y a Lens; dans le sud, il y a Marseille; et au centre, il y a Saint-Etienne. Ici, le football est roi, mais il reste à proximité des gens, de 7 à 77 ans. Ce club, c’est une histoire d’amour perpétuée à travers les générations – on en est à la troisième.»

Cap sur la boutique officielle, dont le pouls bat fort en cette période pré-Fêtes, y compris le jeudi en milieu d’après-midi. «Les pyjamas viennent de sortir et on n’arrête pas d’en vendre. Ils marchent presque aussi bien que les toasters à 19 euros 90», se félicite Rodney Ruiz, responsable du magasin, qui écoule plusieurs dizaines de maillots par jour. Le pyjama, cadeau d’un père à son fils; le toaster, idéal pour le pain quotidien. L’ASSE est ancrée dans la cité stéphanoise, ses faubourgs et bien au-delà. «Le Brestois, le Lillois et le Strasbourgeois supportent leur équipe. Mais aucun d’entre eux ne reste insensible à Saint-Etienne.»

Parce que c’est un bout de patrimoine, célébré à travers tout l’Hexagone par plus de 200 sections officielles de fans. Les Larqué, Bathenay et autres Revelli ne sont plus là. Mais les Verts demeurent un point de ralliement. Une cause commune. «Le «chaudron», je suis tombé dedans quand j’étais petit», reprend Philippe Gastal. On lui demande d’expliquer. Simple: «C’est la passion. Tout ce que vous vivez enfant ou adolescent est encore plus fort. Comme dit Aimé Jacquet, quand on est Vert, c’est pour la vie. Aucun joueur, même s’il n’est resté ici qu’une année, ne peut demeurer indifférent à l’âme de l’ASSE.»

Les usines Manufrance, une certaine idée du beau jeu, le goût du cambouis, la ferveur populaire, les vertus du combat et de la solidarité. Voilà tout ce qui unit le peuple vert depuis des lustres. «L’année charnière, c’est 1974», explique notre encyclopédie vivante. «Reims avait fait sa dernière finale de Coupe d’Europe en 1959 et depuis, c’était la traversée du désert, d’autant que l’équipe de France ne faisait rien de bon. Et puis, tout à coup, le 6 novembre 1974, l’AS Saint-Etienne, qui avait sombré 4-1 dans le bourbier de Split contre l’Hajduk, l’emporte 5-1 au retour. Ce jour-là, les Verts ont décomplexé le football et le sport français en général. Ce sont eux qui ont jeté les bases de la victoire des Bleus en Coupe du monde, le 12 juillet 1998.»

Eux, les Rocheteau, Larios et autre Platini, furent célébrés comme autant de figures mythologiques. Remplacés, jamais. L’équipe qui flambe en ce moment se frayera-t-elle un chemin dans les livres d’histoire? Les Verts, qui ont racheté cette année leur centre de formation à L’Etrat pour 6,2 millions d’euros, sont-ils mûrs pour revoir la couleur d’un trophée?

«C’est un objectif très clair pour tous les Stéphanois, pour les dirigeants, pour les joueurs aussi: on joue pour gagner des trophées», déclarait le joueur Loïc Perrin à l’AFP, juste après la qualification pour les demi-finales de Coupe de la Ligue. L’entraîneur Christophe Galtier, lui, ne veut plus avoir peur du succès: «S’il y a une attente, c’est parce que les gens pensent qu’on peut aller titiller les gros. Et s’il y a une euphorie, si les projecteurs sont braqués sur nous, c’est bien pour tout le club. Plutôt que de se fatiguer à combattre l’engouement, profitons-en.»

Réécrire la légende, dès dimanche soir contre le rival lyonnais. Fin 2013 naîtra le Musée des Verts: «Les gens doivent pouvoir se retrouver dans un lieu où la riche histoire de l’ASSE sera contée, de 1933 à nos jours. Ce sera comme un monument qui rend hommage au football et à tous les anciens qui ont porté le maillot vert.» De nouveaux héros rêvent d’y taper à la porte.

Après les années dans l’ombre de Lyon la bourgeoise, l’ouvrière Saint-Etienne sent que l’heure est venue de savourer sa revanche

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