Décidément, Asafa Powell ne déboule jamais là où on l'attend. Décidément, «Afasta», comme l'ont surnommé ses compatriotes, ne faillit pas à sa réputation. Aux championnats du monde, lors d'un duel en ligne droite plein de promesses avec son rival jusque-là virtuel, le Jamaïcain ne fut que l'ombre de lui-même. Laissant l'or, la gloire et la lumière à Tyson Gay. Se drapant seulement de bronze et surtout d'une image d'homme qui rate ses rendez-vous. Paris 2003, Athènes 2004, Osaka 2007... D'un homme qui court vainement après un titre. D'un homme qui, finalement, n'ose regarder que le chrono dans les yeux. Comme il le fit le 14 juin 2005 à Athènes en décrochant le record du monde du 100 m en 9''77.

Et voilà que par un dimanche de fin d'été, dans un meeting de deuxième rang, à Rieti en Italie précisément, Asafa Powell réalise discrètement un exploit forcément retentissant. Quinze jours exactement après sa défaillance japonaise, sur la piste improbable d'un stade champêtre, l'enfant de Kingston a confirmé son statut d'homme le plus rapide de la planète. Survolant la demi-finale du 100 m en 9''74 et améliorant ainsi de trois centièmes son propre record du monde. Laissant ses adversaires à des années-lumière, le Norvégien Saidy Ndure Jaysuma (10''07) et l'ancien champion du monde Kim Collins de Saint-Kitts- et-Nevis (10''14).

A croire qu'Asafa Powell a besoin de jouer en coulisses pour mieux entrer en scène. A croire que, chez lui, l'émulation rime avec absence totale de pression. La performance est d'autant plus insolente que le jeune sprinteur l'a réalisée «sans s'arracher». La fusée «made in Jamaïca» se voit même un jour capable de descendre sous la barre des 9''70. Rien que ça! Des prédictions qu'il faut néanmoins prendre en considération puisque, outre une foulée désormais légendaire, Powell semble cumuler le don de prophétie. Puisqu'en août dernier, lors du meeting de Stockholm, il avait déclaré qu'il se sentait capable de battre le record du monde cette année. Estimant «ses limites chronométriques à 9''74 ou 9''73.»

A l'heure où le fantôme du dopage plane sur tout exploit sportif en général et sur l'athlétisme en particulier. A l'heure où l'Américain Justin Gatlin, qui partageait le précédent record du monde en 9''77 avec Asafa Powell, est suspendu pour huit ans à la suite d'un contrôle positif. A l'heure où la suspicion semble malheureusement primer sur la présomption d'innocence, l'on est en mesure de questionner la légitimité de ce nouveau temps. De ce sprint époustouflant, réalisé en catimini à Rieti.

«Vous pouvez me contrôler tous les jours, vous ne trouverez jamais rien. Je suis propre», claironne Powell depuis que son jumeau de chrono s'est pris les pointes dans les mailles de la lutte antidopage, le laissant régner seul au royaume des tablettes.

Hier soir, en Italie, à une caméra de la RAI venue cueillir ses premières impressions, le maître du 100 m a expliqué: «Après les championnats du monde, on a travaillé avec mon coach afin que je retrouve mon meilleur niveau. J'ai fait ce que je devais faire sur une piste très rapide et rebondissante. Et puis, l'Italie, c'est ma seconde maison.» Et de conclure: «J'ai fait quelques erreurs, mais aujourd'hui, je suis de retour.»

Son erreur, à ce fils de pasteur de 25 ans, c'est de laisser s'installer la peur. Sa timidité, construite en opposition aux exubérantes démonstrations pastorales de ses parents, le paralyse en public. Et lui coupe parfois les jambes. «Afasta» semble donc destiné à avoir besoin de l'ombre pour trouver la lumière, à préférer affronter le temps plutôt que l'adversaire.