Locarno Festival

Asif Kapadia: «Il y a Diego et Maradona, le génie et le tricheur, l’ange et le diable»

Le cinéaste britannique Asif Kapadia consacre un passionnant documentaire de montage au joueur argentin. Se concentrant principalement sur ses années italiennes, il raconte comment un gosse des bidonvilles a permis au SSC Naples de gagner les deux uniques Scudetti de son histoire, et comment il est passé de Dr Diego à Mister Maradona

S’il a commencé sa carrière dans la fiction, c’est à travers ses documentaires que le cinéaste britannique Asif Kapadia s’est fait un nom. Il y a d’abord eu Senna en 2010, puis Amy en 2015, qui lui vaudra un Oscar. Après s’être penché sur un champion automobile brésilien puis une chanteuse anglaise, voilà qu’il raconte aujourd’hui le destin édifiant d’un footballeur argentin encore vivant. Diego Maradona impressionne par son montage virtuose, réalisé à partir de centaines d’heures d’images inédites et d’interviews de lui et de ceux qui l’ont connu.

C’est au Locarno Film Festival, quelques heures avant qu’il ne présente son film sur la majestueuse Piazza Grande, qu’on a rencontré Asif Kapadia. Lequel avoue d’emblée qu’il est un grand amateur de foot: «J’habite à Londres, mais je suis un fan de Liverpool. Et je soutiens les Reds avant l’équipe d’Angleterre, ce qui veut dire que je ne suis pas obsédé par la Coupe du monde 1986.» Mondial remporté par l’Argentine après avoir éliminé l’Angleterre en quart de finale grâce à deux buts de Maradona, dont le premier marqué de la main. Une réussite qui entrera dans la légende du football lorsque le numéro 10 évoquera «la main de Dieu».

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Le Temps: Lorsque en 2012 le producteur Paul Martin vous propose de vous lancer dans un documentaire consacré à Maradona, quelles premières images surgissent? Quel était alors votre rapport avec le footballeur argentin?

Asif Kapadia: C’est d’abord le souvenir d’un livre qui a surgi: The Hand of God, de Jimmy Burns. Je l’avais lu en 1996 et avais alors compris quelques éléments de la vie de Maradona, d’où il venait, toute la folie qui avait entouré sa carrière. Je m’étais alors dit qu’il s’agissait d’une formidable histoire pour un film. Mais ce n’était pas le bon timing, j’étais trop jeune. Quand cette proposition est venue, je n’ai pas hésité, j’avais plus de recul. Ce qui me semblait aussi intéressant, vu qu’il s’agissait de mon troisième documentaire, c’était de me pencher sur quelqu’un de vivant. Et je savais que ce serait un personnage difficile, que ce serait un challenge: à quel point se souvient-il de ses jeunes années?

A quel point les interviews que vous avez menés avec des journalistes, des historiens du sport et des proches de Maradona vous ont-ils aidé à structurer le film?

Mon équipe a commencé par faire des recherches, visionner des interviews, lire des livres et rencontrer des gens. Les archives inédites qu’on a eues à disposition ont ensuite été sous-titrées afin que je puisse les comprendre; en les visionnant j’ai commencé à les monter, à jouer avec elles. Mais elles n’étaient pas datées. Je devais donc observer le visage et la coupe de cheveux de Maradona pour définir si telle image avait été tournée en 1990, 1992 ou 1994. J’ai alors créé une sorte de timeline, et j’ai remarqué que si pour certaines années il y avait beaucoup d’images, pour d’autres il y avait de grands trous. Dans le même temps, j’ai commencé à mener des interviews, et après un an et demi de travail mon monteur est entré en jeu pour coller les voix off sur les images et élaborer un début d’histoire.

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Un des éléments centraux du film est le côté Jekyll et Hyde de l’Argentin, avec Diego le gentil gamin venu des bidonvilles et Maradona la star caractérielle et incontrôlable. Lorsque vous l’avez rencontré pour la première fois, face à qui vous êtes-vous retrouvé?

Notre toute première rencontre n’a pas été bonne, parce que nous avons dû attendre longtemps, environ une semaine. Il s’agissait donc clairement de Maradona, d’une star qui vous demande de venir en Argentine puis vous fait patienter dans votre chambre d’hôtel pour vous faire comprendre qu’il est important. Une année plus tard, il se trouvait ailleurs, il y avait moins de monde autour de lui, et là j’ai eu l’impression de rencontrer Diego. Au total, je l’ai rencontré cinq ou six fois, pour huit ou neuf heures d’interview. J’ai alors réalisé que je me trouvais face à une personne qui n’était pas celle sur laquelle je faisais un film. Le personnage de mon film n’existe plus, c’est un mythe, une légende. Le Maradona qui est arrivé à Naples en 1984 était un gamin innocent et vulnérable, tandis que celui avec qui je parlais approchait de la soixantaine, était mort plusieurs fois mais était toujours ressuscité. On change tous en vieillissant, et lui peut-être plus encore vu ce qu’il a vécu. Je savais que c’était en parlant avec son ex-femme, ses amis, ses enfants, son entraîneur et son biographe que je me rapprocherais le plus de qui il était vraiment.

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Dans un sens, Maradona est comme Bob Dylan, qui s’est souvent arrangé avec sa propre légende?

Oui, c’est exactement ça: son personnage meurt et il le réinvente. Il est comme Dylan, comme Bowie, comme ces gens qui au fil du temps deviennent quelqu’un d’autre. J’étais inquiet qu’il ne se souvienne de rien, mais en fait il se souvient de beaucoup de choses. Ce qu’il ne fait par contre jamais, c’est regretter. Il n’avoue jamais qu’il a pu commettre des erreurs; il a toujours eu raison, et tous les autres ont tort. C’est en cela qu’il est difficile à manœuvrer.

Pelé apparaît dans les premières scènes du film pour affirmer, à travers une image d’archive, que Maradona n’est peut-être pas mentalement prêt à affronter ce qui l’attend. Avec le recul, on se dit qu’il avait vu juste?

Je trouvais intéressant que celui qu’on considère comme le meilleur joueur de tous les temps apparaisse dans le film et parle de Maradona. L’image est en noir et blanc, Pelé évoque un jeune joueur de 17 ans qui subit déjà une énorme pression car on dit qu’il est le meilleur joueur du monde. Pelé, qui est alors à la fin de sa carrière, explique que Maradona est doué, mais qu’il ne tiendra peut-être pas le coup. Vous avez raison, il avait vu juste. Dans la séquence qui suit, on voit Maradona en couleur, affirmant qu’il ne veut pas être le nouveau Pelé, mais simplement Maradona. J’ai choisi ces deux images car dès lors, le débat consistant à savoir qui de Pelé ou de Maradona fut le meilleur ne cessera jamais.

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Reste aussi cette question: pourquoi a-t-il signé au SSC Naples, un club de seconde catégorie qui n’avait alors jamais été champion d’Italie? Pensait-il qu’en intégrant une équipe qui ne possédait aucun grand joueur il deviendrait plus facilement une star?

Honnêtement, d’après ce que j’ai trouvé, il est allé à Naples parce que personne d’autre ne le voulait. Il n’était pas bon marché car Barcelone, où il avait passé deux saisons, voulait s’en débarrasser mais aussi gagner de l’argent. L’Italie était alors la seule option car il s’agissait de la ligue la plus riche. Il faut également se rappeler qu’à cette époque, il n’y avait que deux joueurs étrangers par équipe. Et comme la Juve, l’Inter ou le Milan AC en avaient déjà deux, et que les autres clubs n’avaient pas assez d’argent, il a fini à Naples. Je ne sais pas comment ils ont trouvé la somme nécessaire, mais ils l’ont trouvée. Il n’a pas vraiment eu le choix, et je suis sûr qu’il n’avait aucune idée de l’endroit où il allait. Comme il n’avait pas réussi à Barcelone, il était désespéré.

Lorsque vous montrez sa conférence de presse d’arrivée, vous vous concentrez sur une question qui peut donner des pistes quant à la provenance de l’argent nécessaire à son transfert. Un journaliste lui demande s’il est au courant des liens entre le football et la Camorra, comme s’il se doutait que la mafia allait être un problème…

C’est comme dans la scène de Pelé que vous avez mentionnée: ces personnages sont là pour dire des choses dont on sait aujourd’hui qu’elles sont vraies. Mais à cette époque, la vérité est qu’on ne savait rien. Maradona ne savait rien; il était encore innocent, débarquait à Naples sans rien connaître du club, de la ville et de son histoire. Regardez son visage: il n’avait même pas compris cette question à laquelle le propriétaire a répondu. Maradona est confus, perdu.

Est-ce que finalement il a été victime de son génie et de sa naïveté?

Je pense que cela fait en effet partie de son histoire. On croit qu’il savait tout, mais il était innocent et vulnérable. Les footballeurs, quand ils changent de club, ne se plongent pas dans l’histoire de la ville. Quelqu’un vous achète et vous y allez, c’est aussi simple que cela. C’était en plus avant internet, avant Google. Comment un gamin argentin qui n’a pas fait d’études aurait pu connaître Naples? Mais ça a fonctionné car il avait besoin de Naples comme Naples avait besoin de lui; cette alliance lui a permis de devenir le meilleur joueur du monde, tandis que Naples, où il devenait un dieu, a enfin gagné. Ce film parle d’un monde analogique, alors qu’aujourd’hui nous sommes dans un monde numérique dans lequel les footballeurs ont instantanément des centaines de milliers de followers sur Instagram.

S’il est devenu un dieu, c’est également parce qu’il a incarné la revanche des pauvres du Sud contre les riches du Nord? Votre film montre bien la dimension sociale du foot…

C’est en ce sens qu’il est un révolutionnaire: il vient d’un milieu pauvre, il va dans une ville pauvre, devient le leader d’une équipe de joueurs qui ne sont pas très bons et permet à Naples de remporter deux titres de champion d’Italie – ce que le club n’avait jamais fait avant et ne refera plus après. Il a fait la même chose avec l’équipe nationale argentine, qui n’était pas brillante, mais qui grâce à lui a gagné la Coupe du monde 1986. Aujourd’hui, quelle star irait dans une équipe équivalente à celle de Naples en 1984? Aucune. Les joueurs veulent aller là où ils ont la certitude de pouvoir gagner des titres. Ils veulent la garantie d’avoir du succès.

Lorsque l’Argentine bat l’Angleterre en 1986, il s’agit également d’une revanche, celle de la guerre des Malouines…

Ce match était pour les Argentins le plus important, plus important même que la finale. Toute l’histoire de Maradona peut se résumer avec le yin et le yang: il y a Diego et Maradona, le génie et le tricheur, l’ange et le diable. Et il y a les deux buts de ce match contre l’Angleterre: le plus beau but de tous les temps et un but marqué en trichant. Du point de vue anglais, celui-ci était un scandale. Mais du point de vue argentin, c’était une revanche sur l’humiliation de la guerre. Et pour Maradona, une revanche prise en marquant le plus beau des buts mais aussi en trichant est plus forte encore, car cela rend la défaite plus douloureuse. Il pense comme cela, il vit comme cela.


«Diego Maradona», d’Asif Kapadia (Grande-Bretagne, 2019), 2h10. En salle mercredi 21 août.

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